Elevator pitch

C’est l’histoire d’une rencontre entre Jacinthe Busson, ancienne directrice artistique de Deezer et moi-même, Sylvain Weber, ancien développeur de Dailymotion. Du jour au lendemain, nous avons quitté nos deux sociétés respectives à forte notoriété dans le web français pour monter un projet en commun que nous allons vous présenter ce soir…

C’est ainsi que j’introduis notre aventure auprès des business angels de la place parisienne depuis ce début d’année 2010. A chaque présentation ou “pitch”, c’est costume C&A, petit sourire aux lèvres et lunettes de vue sans correction pour cacher les cernes. D’habitude, c’est plutôt jeans décontracte et barbe de trois jours mais il faut se rendre à l’évidence : les apparences comptent.

C’est la fin d’un été studieux. Dans quelques jours, nous lancerons la 1ère version de Kontest. Derrière la création de cet outil se cache des milliers d’heures de reflexion, des phases de remises en question, de bonnes et moins bonnes rencontres mais aussi et heureusement des moments de pur bonheur.

Avec Jacinthe, nous avons eu envie de partager cette expérience au quotidien de la façon la plus humaine et la plus honnête qui soit. Depuis mon départ de Daily il y a maintenant deux ans, aucun jour ne s’écoule sans que je pense au moment où je commencerai à vous raconter cette histoire. Alors, allons-y !

Je vous donne l’elevator pitch : Un couple de jeunes mals fagotés animés d’une passion commune pour le web ont décidé d’associer leurs compétences pour le meilleur et pour le pire afin d’entreprendre ensemble et pourquoi pas créer quelque chose de nouveau.

Certain d’entre vous connaissent déjà notre parcours, d’autres non. Bref, nous écrirons ici des histoires futiles qui pourraient bien vous être utiles avec de vrais morceaux d’entrepreneuriat web dedans. Notre histoire ne vous fera surement pas autant rêver qu’un Apple ou un Google mais si un seul de nos billets vous apprends quelque chose, vous évite de tomber dans un piège ou vous donne l’envie de vous lancer, alors nous sortirons le champagne pour fêter ça !

Il y en a des choses à raconter, par quoi on pourrait commencer ?

Viré de Dailymotion

Rentrons carrément dans le vif du sujet. Dans le monde des startups web, on entends souvent parler de succès, bien moins d’échec. Pourtant les échecs qu’ils soient collectifs ou individuels sont nombreux. Il parait qu’il y a des expériences qu’il vaut mieux garder pour soi surtout lorsqu’on a failli. Il parait que la France ne tolère pas l’échec, qu’il ne faut pas en parler. Je vais faire tout le contraire parce que l’échec est bon, il est ce que je peux vous souhaiter de mieux.

Avertissement : L’ensemble de ce qui va suivre est prélevé de mon expérience personnel entre février 2007 et mars 2008. Mon point de vue est donc subjectif et ne reflète pas la réalité. L’équipe avec qui j’ai travaillé à l’époque n’est plus la même aujourd’hui, l’entreprise non plus. Toute généralisation ou conclusion hâtive seraient donc déplacées.

Mars 2008. Je patiente devant la porte du directeur financier (CFO) depuis quelques minutes avec un peu d’appréhension. Convoqué la veille, je ne me doute pas un instant de ce qui m’attends. Le directeur de production ainsi que le directeur technique (CTO) arrivent ensemble, nous entrons tout les trois dans le bureau. Le CFO est déjà installé accompagné de la responsable des ressources humaines. L’ambiance est faussement décontracté, je sens bien qu’il y a un malaise. Quelques échanges argumentées plus tard, j’apprends que je suis licencié sur le champs pour mauvaise gestion des priorités. Je tente de m’expliquer mais rien n’y fait, il n’y aura pas de deuxième chance. La boule dans la gorge, je participe à la dernière réunion d’équipe et annonce mon départ à la stupéfaction de tous. Nombreux partiront dans l’année qui suivit.

L’embauche n’était pourtant pas banal. Un beau matin début 2007, je décide d’aller faire la queue à la Fnac des Halles pour être parmi les premiers à acheter la nouvelle console de Nintendo, la Wii. Je tape la discute avec deux mecs et une nana devant moi, forcément on parle de ce qu’on fait dans la vie. “On bosse chez Dailymotion, tu connais ?” Et comment ! Une carte de visite et deux entretiens plus tard, j’y étais. Mon poste : Webmaster spécialisé dans les standards du web. Après des études orientée multimédia et une première expérience en tant que Webdesigner/Intégrateur web, je me suis dis pourquoi pas. Mes connaissances en programmation étaient très limitées à l’époque, les recruteurs le savaient et ça ne devait pas poser problème. D’après eux, mon job serait orienté sur l’intégration CSS et le respect des standards W3C. Il en a été autrement et je suis devenu développeur malgré moi, non pas sans difficulté.

Au début, l’ambiance était bonne. Le premier jour déjà, tu sens que la boite est toute fraiche. A l’entrée, il y a plein de carton de meubles. “Salut Sylvain. Voici ta chaise, voici ta table, à toi de les monter”. Chaque jour, le rituel se reproduit avec de nouvelles recrues qui remplissent chacune leur tour leur parcelle de moquette. J’ai adoré cela.

J’ai tellement idéalisé cette boite avant d’y entrer que j’étais sur un petit nuage. J’ai eu rapidement du mal à trouver ma place, la majorité des développeurs ne voyant pas l’intérêt de confier l’intégration CSS à une personne dédiée puisqu’ils le font déjà eux-même. Nous militions en interne pour obtenir 20% de notre temps de travail consacré à des projets expérimentaux, comme chez Google. Electron libre un peu frustré, j’ai du coup expérimenté pas mal de chose en prenant progressivement des libertés.

Un vendredi soir, j’ai planifié un “Hackaton” ou marathon de code, fortement influencé par l’équipe de Facebook qui avait organisé un événement du même genre. La plupart des membres de l’équipe technique soit une dizaine étaient présent autour de la table pour travailler gratuitement toute une nuit sur des projets innovants. Les premières briques de la version iPhone et de la version Facebook de Dailymotion ont été conçu cette nuit-là. J’avais commencé a m’intéressé à la 3D dans Flash quelques jours auparavant et j’ai rapidement mis en place un prototype d’interface 3D pour rechercher et visualiser les millions de vidéos Dailymotion. J’ai été effaré par ce que l’équipe a été capable de produire spontanément avec de la passion, de la motivation, quelques canettes de RedBull… et beaucoup de talent.

Puis lors d’une soirée séminaire, j’ai vu de grandes ovations pour l’équipe commercial, un grand vide pour l’équipe technique. J’avais beau avoir gagné un iPhone au Blackjack 5 minutes plus tôt, j’étais bien triste. Nous étions nombreux a être triste.

Jour après jour, l’ambiance s’est transformé vers quelque chose de plus industriel. Quoi qu’il en soit, Dailymotion reste une marque forte qui a su s’imposer dans le paysage audiovisuel français et qui a réussi son exportation à l’international. C’est un beau succès français, vraiment.

Avec la petite expérience entrepreneurial que j’ai acquis depuis, j’en suis encore plus admiratif aujourd’hui. C’est tellement compliqué de faire décoller une boite web en France : bureaucratie ralentissante, investisseurs hésitants et dispositifs d’aides inadaptés ne font que corser la tâche. J’y reviendrai.

Je garde un souvenir impérissable des meilleurs moments partagés avec mes anciens collègues. Certains ont vraiment dépensé beaucoup de leur énergie à m’expliquer le fonctionnement de la plate-forme. Ils se reconnaitront.

En parallèle de ce départ, nous démarrions un projet de réseau social depuis quelques mois avec Jacinthe.
L’occasion était trop belle pour ne pas la saisir alors nous nous sommes lancé dans l’entrepreneuriat.

Google est mon ami

Deux ans plus tard, tout a changé.

Nous sommes dimanche soir, je viens tout juste de programmer la livraison d’un jolie bouquet de fleurs sur Interflora.fr. Ce n’est pas pour Jacinthe, elle m’en veut un petit peu mais ça en vaut largement la peine. La livraison est prévu pour demain à – Dailymotion, 49 Rue Ganneron, Paris – accompagné d’une carte avec un seul et unique mot : Merci.

Demain, c’est mon 1er jour chez Google et le début d’une nouvelle vie qui commence.

Je rejoins la division Europe de Doubleclick en tant que “Rich Media Technical Specialist” chez Google France, juste en face de l’Opéra Garnier à Paris. Il ne s’agit pas d’un poste de développeur mais bien de spécialiste technique ayant pour rôle de vulgariser les technologies flash/html5, dispenser des formations chez les clients qui le souhaitent et insuffler de l’innovation en concevant de nouveaux prototypes de formats publicitaires. Tout un programme, je vais encore apprendre plein de choses.

700 jours se sont écoulés depuis mon départ et beaucoup de choses se sont passées. Nous allons donc vous raconter l’essentiel à mesure que nos souvenirs reviennent.

Après plusieurs mois de développement technique avec notre équipe, nous venons de lancer Kontest, une plate-forme web unique en son genre permettant de créer des jeux-concours en quelques minutes sur Facebook, web et mobile. Jacinthe, qui est en charge de la partie commerciale, rencontre tous les jours de nouveaux “fans” de notre produit, agences et grandes marques principalement, accompagné de Lancelot pour la partie marketing et support. Thibault et Nicolas, d’excellents développeurs assurent le suivi de croissance de la plate-forme et son évolution en ajoutant de nouvelles fonctionnalités en fonction des nombreux feedbacks que nous recevons.

Pour ma part, c’est avec grande passion que je continue de suivre le projet au plus près, soir et weekend, et en toute transparence avec mon nouvel employeur.

La vie est un défi à relever !

Astalavista Google !

Voici l’email de départ que j’ai envoyé à l’ensemble des Googlers français le 5 août 2011, remanié ici avec plus de détails :

———- Forwarded message ———- From: Sylvain Weber
Date: Fri, Aug 5, 2011 at 2:20 PM
Subject: Départ de Google pour faire grandir ma Startup
To: xxxxx@google.com

Aujourd’hui est mon dernier jour chez Google, et je souhaitais vous faire partager une belle histoire qui me conduit à quitter cette fabuleuse entreprise.

Malgré ma courte carrière, j’ai eu la chance de vivre le succès des premières heures de Dailymotion. Ça ne s’est pas très bien terminé mais je garde un bon souvenir de cette petite startup qui est devenu le succès français que l’on connait aujourd’hui.

Ce que j’ai vécu au départ comme un échec personnel s’est transformé petit à petit en véritable leitmotiv qui m’a poussé à me lancer dans la création d’entreprise avec mon associée et compagne dans la vie, Jacinthe Busson, elle-même ancienne Directrice Artistique de Deezer.

Après avoir écumé d’interminable pitch devant des business angels bien souvent plus intéressés par la défiscalisation de leur ISF que par notre projet, il a fallut nous rendre à l’évidence : Nous allons devoir nous débrouiller tout seul. Ni nos costard à 30€, ni notre “business plan” basé sur une approche prédictive plus que douteuse ne conviendront, nous ne sommes pas crédibles car trop honnête pour promettre chiffres et gloire hypothétique.

Pendant plus d’an, nous avons donc travaillé d’arrache pied pour faire sortir de terre notre propre application web financée à 100% sur nos économies, accompagnés par nos advisors Jonathan Benassaya (co-fondateur de Deezer), Didier Tranchier (coach à l’incubateur Telecom Sud) et Arthur Kannas (CEO de l’agence Heaven). En Silicon Valley, ils débutent dans un garage… ici, nous avons démarré dans notre salon de 20m² avec l’aide de 2 stagiaires en école d’ingénieur.

Photo prise le 18/05/10

Le pitch est simple : nous sommes partis du constat qu’il était très compliqué de créer des opérations marketing sur le Web. Nous avons donc développé une plate-forme clé en main permettant d’en créer en quelques minutes. Ces jeux sont ensuite exportables sur le web, sur mobile et sur les réseaux sociaux.
Et basta, pas de bullshit. On est dans le vrai, le quotidien, celui qui ne s’apprend pas à l’école, celui qu’on vit.

La 1ère version est sortie fin octobre 2010… en même temps que la proposition de poste que m’a fait Google via Linkedin.

Ne prévoyant pas le succès rapide que notre service allait remporter, j’ai passé les 8 entretiens et accepté le poste dans le but d’assurer par la même occasion un auto-financement (ou Bootstrapping) de la croissance de ma société. J’ai toujours été transparent avec la recruteuse sur mon activité de CEO. Cela n’a pas posé problème car j’ai fais en sorte que cela n’impacte pas mon travail au quotidien.

L’équipe Google Doubleclick France (quasiment) au complet.

Je n’imaginais pas à quel point l’expérience Google me serait bénéfique : une équipe incroyablement compétente, de très bons benefits, un état d’esprit réellement tourné vers l’innovation. J’ai beaucoup apprécié mon job chez Google durant mon année de présence. J’ai voyagé aux 4 coins de l’Afrique (Maroc, Cameroun) pour faire découvrir le potentiel d’HTML5 aux communautés de développeurs locaux. C’était magique.

Lancement d’une partie d’Angry Birds devant 800 étudiants à Rabat, Maroc.

En parallèle, je passe beaucoup de temps à travailler soir et weekend pour suivre la croissance de la société ce qui est de plus en plus compliqué à gérer à mesure que le projet prend de l’ampleur.

Aujourd’hui, Kontest fait de la traction et est déjà rentable.
Kontest, c’est :

  • Plusieurs milliers d’utilisateurs
  • 300K visiteurs unique/mois
  • Plus de 500K participants
  • 10% de CA réalisé à l’étranger dans plus de 10 pays
  • De nombreuses références : Samsung, Intel, Virgin, Easyjet, FranceTV…

C’est donc le bon moment pour moi de rejoindre l’aventure Kontest à temps plein. La décision ne fut pas simple car Google n’est pas une boite comme les autres, mais je ne la regrette pas un seul instant, à la vue du challenge qui nous attends.

Je vous remercie tous chaleureusement pour votre gentillesse, votre energie, votre passion, et la motivation que vous m’avez transmis durant cette année de présence.

Astalavista,
Keep your passion, do what you love and take care.
Good luck to everyone!

Sylvain.

Qu’est-ce qu’on a à perdre ?

Encore sous le choc de mon licenciement soudain, je m’isole dans un canapé près de l’accueil et attrape mon mobile du fond de ma poche. La voix un peu cassée, je lui dis :

Jacinthe ? Oui c’est moi. Il m’ont licencié, je pars ce midi.

Je lui raconte toute l’histoire, elle est dégoutée et soulagée à la fois. Sans l’avoir vraiment provoqué, les différences de points de vue et d’attentes envers ma hiérarchie faisaient que nous le savions, tôt ou tard ça allait clasher.

Il faut dire que j’étais plutôt une grande gueule à l’époque. Je n’hésitais pas à remettre en question les actions de l’un et de l’autre, parfois à tort. Très sensible aux injustices et incompétences régulières de certains, il s’avère que j’étais plutôt quelqu’un de difficile à manager. Ma boulimie de veille et d’innovation me faisait régulièrement oublier ma fonction principale, avancer sur les projets en cours.

Tu sais, l’idée dont on parle depuis quelques mois ? Et bien c’est peut-être le bon moment pour se lancer. Qu’est-ce qu’on a à perdre ?

Et c’est vrai que la question mérite d’être posée. Qu’est-ce qu’on avait à perdre ? Aucun prêt, pas d’enfant à charge, pas vraiment de difficulté à retrouver du travail en cas d’échec. Tous les indicateurs étaient au vert et c’est seulement plusieurs années après que je commence à mesurer le poids de l’engagement pris et de la responsabilité qui nous incombe. Transformer un échec en opportunité est une chose, encore faut-il que ça aboutisse sur un succès ou au moins sur quelque chose de concret. Ce point de basculement est souvent particulièrement anxiogène pour la plupart des personnes qui souhaitent se lancer. C’est un peu comme le moment où tu retiens ton souffle avant de sauter du 5 mètres pour la 1ère fois : certains renoncent, d’autres ferment les yeux et y vont. Le bouquet de fleurs est pour celui qui nous a bien malgré lui poussé dans le grand bain.

Nous ne le remercierons jamais assez.

Comme un pressentiment

Nous collaborions déjà depuis plusieurs années sur des projets web en commun. Courant 2006, nous avons notamment créer un blog collaboratif nommé Jamais203.net permettant à plusieurs amis créatifs de partager leurs découvertes et compétences sur divers sujets : Design objet, innovation technique, actualité marketing etc. Ce projet n’a pas vraiment décolé en raison du manque de contribution, la plupart éprouvant de réelles difficultés à écrire pour le web.

A l’époque, on était en plein dans la tendance des vidéos virales sur Youtube et Dailymotion. L’une d’elle nous avait alors particulièrement marquée, celle du clip du groupe “Ok Go” où 4 britanniques executaient une danse très élaborée sur des tapis roulants. On a trouvé ça excellent et décidé de reprendre l’idée sous la forme d’un clin d’oeil en chorégraphiant une danse sur des escalators en mouvement. Après plusieurs jours de quête de l’escalator idéal et plusieurs semaine de négociation avec la société propriétaire, notre choix s’est porté sur un escalator privé à La Défense. Nous avons finalement commencé à répéter notre chorégraphie un soir par semaine, et cela pendant 5 mois.

Le résultat est pas trop mal pour les purs amateurs de danse que nous étions à savoir un demi-million de vues sur le web, plusieurs passages TV et une présence en page d’accueil de la plupart des portails d’informations français via une publicité display (non rémunéré) pour Cisco.

Petit à petit, notre goût pour les Happening et défis en tout genre grandissait. Nous nous sommes un jour retrouvé dans un “Mobile Clubbing” à danser au beau milieu de la gare du Nord accompagné de quelques trublions munis exclusivement de nos lecteurs MP3. Quelques jours plus tard, nous participions à l’une des première bataille de pellochon géante devant Notre Dame. Les participants, nous y compris, sembliont partager une expérience éphémère avec d’illustres inconnus. C’était fun et frais, on avait jamais vu ça auparavant, Paris était devenu un véritable terrain de jeu.

D’année en année, nous avons rapidement décellé une complémentarité dans nos profils : Jacinthe pour la créativité artistique et moi-même pour la créativité technique. nous avons amélioré celle-ci de projet en projet avec beaucoup d’envie et de passion tout en partageant des anecdotes truculantes issues de nos jobs respectifs. L’idée d’être associé en plus d’être un couple nous effrayait un peu mais nous savions que nous pourrions un jour être amené à créer un projet ensemble, sans trop savoir quand ce moment arriverait.

Il y avait décidément quelque chose à creuser autour de cette idée de défis urbains. Nous étions alors bien loin de nous imaginer le succès qu’allait rencontrer les Flashmobs bien des années plus tard… mais avions le pressentiment que quelque chose était en train de se passer.

L’idée de créer notre entreprise nous est venu comme ça.

23 mois d’Assedic

Du jour au lendemain, je me retrouve seul dans mon salon avec notre idée de projet et 23 mois d’Assedic pour faire la différence. C’est d’ailleurs l’une des seules aides de l’état français sur laquelle vous pouvez vraiment compter en tant que porteur de projet.

Au départ, on a l’impression que c’est bien suffisant, qu’on va pouvoir profiter de cette situation “d’assistanat” pour bien prendre son temps et executer toutes les idées qu’on a en tête, sans pression financière particulière. Jacinthe venait à ce moment là d’être embauché chez Deezer, c’était aussi un bon moyen de sécuriser les revenues du foyer en faisant en sorte qu’un de nous deux ait toujours un job en attendant que nous puissions un jour en vivre pleinement. Notre ligne de conduite, toujours valable aujourd’hui : Ne jamais être à court de cash.

D’après les logs, la première ligne de code est tapé le 20 juillet 2008, c’était un Dimanche. D’abord, tu respires la liberté d’être ton propre patron. Enfin libre ! Je vais pouvoir travailler dans le bois au pied d’un chène par une délicieuse journée de printemps, un iPad flambant neuf à la main. En plus d’être anachronique, ceci est un pur fantasme. En fait, tu te rends compte rapidement que la vérité est ailleurs, que c’est loin d’être évident de bosser seul chez soi. La motivation varie d’un jour à l’autre. Il faut une sacrée volonté pour ne pas craquer à l’appel du Snooze (Relance réveil) qui te chuchotte chaque matin d’une voix à peine audible “Rendore-toi Sylvain, rien ne presssse…”. Entre 2 plats cuisinés bourrés de réhausseurs de goûts, tu te retrouve dans une sorte de grotte vraiment désocialisante que tu appelles “Salon”. Salon que nous avions d’ailleurs aménagé depuis un bail en mode bureau, la passion est parfois dévorante c’est vrai.

Comme Jacinthe travaillait la semaine, notre collaboration débordait rapidement sur les soirs et weekends. Notre complémentarité semblait parfaite : nous réfléchissions ensemble aux fonctionnalités, elle préparait les maquettes, j’intégrais dans la foulée, et voilà ! D’un point de vue technique, l’alchimie fonctionne, c’est un peu magique. Arthur Kannas, fondateur hyperactif et créatif de l’agence Heaven, soutien de la 1ère heure, nous envira lors d’un déjeuner pris sur le pouce : “Imaginer et concevoir sans rien demander à personne… Vous avez une telle chance, vous vous rendez compte ?”.

Un vrai business model

L’autarcie, on y a tellement cru qu’on a bétement gardé l’idée pour nous jusqu’au lancement, histoire de faire un maximum de ramdam à la sortie. Le pitch est plutôt simple : tKaap.com est la 1ère communauté dédiée aux défis en tout genre. Les internautes se lancent des défis entre eux et se partagent leurs exploits en photo ou vidéo sur le site. Les meilleurs gagnent des cadeaux offerts par les marques. Un positionnement BtoC, orienté “ados mais pas que”, que nous avions pensé comme fortement participatif et expérimental dans le prolongement du mouvement des Flashmobs.

Plein de bonne volonté, nous avons mis en place un blog pour partager notre expérience de création de projet en temps réél. La découverte de concurrents français proche de ce que nous faisions nous a rapidement, et à tort, découragé de continuer.

Peu avant la sortie très perfectionnisée de notre site, nous avons invité quelques amis à tester le sacro-saint produit, il n’y avait même pas encore vraiment d’interface ! Ok, les spécialistes appelle ça, le MVP (Minimum Viable Product). Ils n’étaient pas trop dans la cible, on s’est dit que ça ferait l’affaire.

Seulement, il manquait un truc dans l’équation : un vrai business model.

Le choix du prénom

Il fallait trouver un nom pour notre nouveau né. Notre avocat, catacombiste à temps perdu nous pousse à choisir un nom différent de notre produit commercial afin de pouvoir nous donner un maximum d’amplitude dans la création d’autres services sous-jacents. Entre deux anecdotes croustillantes extraites de ses explorations des bas-fonds parisiens, l’homme de loi nous conseille pas trop mal, nous assiste dans la rédaction des statuts et nous aide à valoriser la version alpha de notre projet au capital. Répartition des parts à 51%/49% pour éviter les potentiels conflits ultérieur entre associé, avec un apport d’environ 3.5K€ chacun histoire de couvrir les frais de constitution et nous voilà parti pour le meilleur et pour le pire.

Ça s’est décidé au Macdo juste en bas de chez nous : ce sera “Krash Studio”. Jacinthe aimait bien l’expression “Crache le morceau” et avait nommé son Portfolio de cette façon. Tu noteras l’orthographe particulière, emprunt de caractère et sublimée d’un contexte de crise que nul ne peut ignorer. C’est une sorte d’hymne à la franchise, le bullshit nous dégoute. Nous avons finalement opté pour une version édulcorée, le repas étant déjà suffisament lourd à digérer. Et puis vous imaginez un client taper ce nom sur Societe.com ? Bien plus tard, Patrick Robin, CEO de 24h00.fr nous confiera le sourire aux lèvres : “C’est un peu culotté de choisir un tel nom”. C’est vrai mais il faut être un peu taré sur les bords pour se pendre en France, entreprendre pardon.

Le Hackathon est la clé

Retour au présent car il faut que je vous en parle. Alors que la raison me suggérait très fortement de profiter d’un soleil radieux comme nous n’en avions pas revu depuis perpèt, j’ai décidé de passer le weekend dernier avec une bonne centaine de geeks prêt à en découdre. Tu ne connais peut-être pas encore, ça s’appelle le BeMyApp et ça se tient sur Paris tout les mois depuis bientôt 2 ans. Le concept est assez simple : il s’agit de concevoir une application mobile de toute pièce en moins de 48h, sans préparation et avec une équipe que tu ne connais pas à l’avance. Le vendredi soir, 35 porteurs de projets présentent leurs idées à tour de rôle. Jacinthe et moi faisions partie du jury nous incombant la lourde tâche de choisir les 7 projets qui seront réalisés pendant le weekend en fonction de leur faisabilité et de la motivation des porteurs de projet. Chaque projet est ensuite accompagné par l’un de nous, chacun étant libre de s’investir plus ou moins.

Mon choix s’est porté sur le projet “10h00″, une idée originale de réveil qui se base sur tes goûts musicaux pour te réveiller en douceur. J’y ai vu un certain potentiel d’autant plus que nous nous réveillons pour la plupart déjà avec notre téléphone mobile et que l’application utilisée est généralement celle proposée par défaut dans le terminal. A peine le temps de justifier mon choix auprès du public que je me retrouve projeté dans une aventure créative dont nul ne peut prédire l’issue. Une équipe se forme très rapidement au détour d’un verre et de pizzas : 5 développeurs, 2 designers, 3 marketeurs. Tous réunis au sous-sol dans une des salles de cours de l’école qui nous héberge, chacun s’observe sans trop savoir par quoi commencer. Rapidement, je sens qu’il manque quelqu’un pour encadrer et mener à bien le projet, le porteur de projet n’étant pas très au fait de la manière de procéder pour concevoir une application mobile. Ainsi je me retrouve nez à nez avec 10 inconnus et leur idée de projet un peu folle à accompagner durant toute la durée du weekend. Voir autant de personne motivées pour bosser dur tout un weekend n’est pas chose courante, c’est bien la 1ère fois que je voyais tant de volonté, d’energie et d’enthousiasme au service d’un moment, véritable happening éphémère de création collaborative.

Après un 1er brainstorm sur l’idée de base, les technologies que nous utiliserons ainsi qu’un début de zoning, nous décidons vers 01h30 du matin de rentrer chez nous dormir quelques heures, chacun ayant la semaine dans les pattes. Une fois au pieu, je me retrouve submergé d’idées, de fonctionnalités à explorer, je revis la soirée comme si j’y étais encore. Dans mon insomnie, ce début d’expérience me laisse à penser que celle-ci n’est pas si lointaine de ce que je peux vivre au quotidien dans ma startup. Je décide de mettre le paquet et de donner un maximum pour vivre cette aventure à fond et les aider du mieux que je peux à mener à bien le projet.

Début des hostilités le lendemain matin à 09h00. Chacun émerge et s’active à la conception du MVP (Minimum Viable Product). Je leur répète inlassablement : “Aller à l’essentiel, ne surconstruisez pas, communiquez au maximum”. La veille, nous pensions suivre les préceptes des méthodes de gestion de projets agiles en améliorant le produit via itérations successives. C’est aussi comme cela que nous travaillons aujourd’hui chez Kontest ainsi que dans de nombreuse startups. En fin de compte, le temps file à une vitesse folle et l’équipe se focalise très vite sur l’objectif principal à savoir délivrer une application fonctionnelle à la fin du weekend.

Aller droit au but est une expérience qui semble très enrichissante pour chacun, c’est tout le contraire de ce qu’on apprend tout au long de notre cursus et de ce que la majorité pratiquent. Pas de place aux incompatibilités d’humeur, aux problèmes politiques des grands groupes où chacun se couvre tout en justifiant son poste. Non, là on est dans le concret, dans l’innovation dans sa forme la plus pur, dans l’inventivité pratique. De l’idée au produit final, chacun met du sien pour contribuer au projet et faire naitre quelque chose de nouveau.

Jusque là isolé des contraintes temporelles, financières et de pouvoir issues du quotidien, où tout cela raisonne comme une sorte de rêve, le travail serait-il devenu un plaisir libre sans pression ni obligations ? La présentation intermédiaire du Samedi soir fut pour nous un dur retour à la réalité. Grosse claque en découvrant les présentations de nos adversaires. Alors que nous avions concentré tout nos efforts sur la partie fonctionnelle de notre application, nous constatons avec effroi qu’un grand nombre d’efforts ont été misés sur la qualité du design et sur la présentation elle-même. Cette perception unanime nous attriste un moment, nous décourage, puis nous décidons d’organiser un debriefing dans notre nouveau QG. Je divise le tableau en 2, “Nous / Eux” puis nous listons ensemble les points positifs et négatifs de chacunes des parties.

S’en suis un brainstorm “from scratch” où nous revoyons les fondements du projet de fond en comble. Jusque là, notre application est purement utilitaire et permet de se réveiller avec une radio Deezer selon le style de son choix. Petit à petit, l’équipe prends progressivement conscience que cela ne suffit pas, qu’il faut penser en dehors de la boite. Je leur parle de design émotionnel, des nouveaux paradygmes que cela implique, de la manière dont nous travaillons sur le sujet au quotidien chez Kontest. Petit à petit un nouvel élan créatif se met en place. Nous imaginons toute sorte de chose, nous nous surprenons à développer l’imaginaire du sommeil, de l’aube au matin. Il est maintenant plus de minuit et les idées fusent, rebondissent, s’entrechoque, se couche sur Paperboard. Tout cela avec l’ambition de réinventer fondamentalement la manière dont les gens se réveillent. Le projet change de nom et devient :

One More Dream, l’application qui prolonge votre sommeil en musique.

Basé sur la fonctionnalité “Snooze” ou relance réveil, celle-ci vous permet de vous réveiller en découvrant un nouveau morceau de musique selon votre style à chaque relance. Astucieux non ?

Détrompez-vous, le weekend ne fut pas sans difficultés. Même si globalement le groupe était en bonne entente et globalement très motivé (ce qui n’a vraisemblablement pas toujours été le cas dans les autres équipes), j’ai noté de curieux reflexes que seul un microcosme bien équilibré comme celui-ci peux reproduire : la sacro-sainte séparation entre designers et développeurs. La salle n’étant pas très pratique au niveau des tables non mobiles, chacune des professions s’est installée de part et d’autre de la pièce. Le samedi, ce n’était pas bloquant car chacun avançait indépendamment. En revanche, les dernières 24h ont été beaucoup plus compliquées car il a fallut se synchroniser parfaitement afin d’intégrer au mieux les maquettes au sein de la 1ère version de l’application. Je me suis retrouvé à courir d’un bout à l’autre de la pièce pour faciliter la communication entre les 2 camps. Pas facile de garantir une bonne efficacité dans ces conditions. J’ai noté aussi l’omniprésence de la fatigue tout au long du dernier jour. Si vous mélangez cela avec des problèmes de communication interéquipe, une connexion internet capricieuse et des bugs de dernières minutes, vous obtenez rapidement un savoureux mélange de frustration et de démotivation. Heureusement, ce ne fut que passager et la forte tête du groupe s’est finalement reconcentré. Un vrai concentré de quotidien je vous dis !

Voici une tentative de modélisation de la courbe d’émotion du groupe tout au long du weekend :

Au final, nous avons terminé 5ème de la compétition mais c’est un détail. La publication a temps sur le Google Play reste notre plus belle victoire. J’ai pour ma part appris beaucoup tout au long du weekend avec l’agréable sensation d’avoir gagné 6 mois d’expérience pro en tant qu’apprenti coach et chef de projet. J’ai aussi rencontré des personnes géniales qui semblent avoir beaucoup apprécié l’expérience, que j’ai envie de revoir et avec qui je travaillerai peut être un jour.

Ayant dormi seulement 2 heures durant le weekend, je pensais devoir souffrir d’un manque de sommeil en début de semaine. Mais non, cela m’a redonné une niac d’enfer dés le lundi à mon retour aux commandes du Studio. J’en ai d’ailleurs profité pour partager un retour d’expérience à chaud de l’événement à la pause de midi accompagné du clip vidéo et des slides de présentation utilisés dimanche soir.

Au delà de l’effet “colonie de vacances”, il me semble que nous ayont tous vécu cela comme une aventure unique, un cas d’école riche d’enseignement. Nous nous sommes prouvé à nous-même qu’une micro-organisation créée à partir du minimum viable, de l’essentiel à savoir une équipe complémentaire et à taille humaine, peut vraiment réaliser l’impossible plus rapidement que quiconque. C’est comme ça que nous imaginions Krash Studio à l’époque et c’est à ça que ça y ressemble aujourd’hui.

Le plus beau métier du monde

Chère France,

Il est 03:16 du matin et je t'écris ces quelques mots. Je n'arrive toujours pas à trouver le sommeil et j'imagine que toi non plus. Ça ne m'étonne pas, tu gamberges dans ton lit : sur le dos, sur le ventre, sur le côté. Il y a quelque chose dont j'aimerais te parler.

Le chômage est un fléau pour toi, mais c'est pourtant un manque pour moi. Tu ne le croiras pas, je subis le plein emploi. Comme beaucoup d'entrepreneurs, je recrute des développeurs mais il y en a pas, ni là, ni là... toujours pas. Pourquoi ?

C'est pourtant un beau métier, ma France.

Pour l'avoir pratiqué, c'est même pour moi le plus beau métier au monde, le plus créatif, le plus enthousiaste, le plus novateur, le plus passionné aussi. Je l'aime ce métier.

S'il te plait ma France,

  • Parle à tes professeurs de mathématiques. Dis-leur que Steve Jobs est aussi important à notre ère que Pythagore l'était en son temps.

  • Convaincs tes conseillers d'orientation de faire comprendre aux élèves que la programmation est partout, que tout est connecté même les objets, que c'est un métier d'avenir.

  • Débarasse-toi des ignorants qui pensent que Développeur est un sous-métier réservé aux exécutants et qu'il vaut mieux être chef de projet, que c'est plus noble, plus distingué... comme tu peux être con parfois.

  • Ecrit sur les murs que coder est sexy, qu'il n'est pas réservé qu'aux hommes, que le code est au cœur des plus belles choses créées aujourd'hui. Donne des rêves de conquête à ces jeunes, du désir. Prend soin d'eux. Valorise la réussite car elle est belle, elle est saine.

Toi non plus, tu ne trouves pas le sommeil ce soir car tu n'as pas fait ce qu'il fallait. Je ne te dit pas merci, ni bonne nuit.

Je n'attends plus rien de toi.

Tes yeux clos me conduisent à des distortions parfois compliquées, des revers de situations alambiquées, insomnies. Tes larmes m'empèchent d'avancer alors sèche-les maintenant. Il n'y a plus de temps à perdre.

Fait de beaux rêves, douce France, car tu en a besoin. Et chuchotte à tes développeurs de ne pas abuser de leur rareté.

Ils n'en seront que meilleurs.

Apolitiquement.

Loin des yeux, loin du cœur

À mon équipe,

Cette phrase raisonne en moi ce soir. Non pas que ma compagne est loin de moi. Vous le savez : nous nous aimons, dormons, mangeons, créons, rêvons ensemble. Tout va bien, je vous remercie.

C'est avec grande affection que je m'adresse à vous. Je pense que vous me lirez, curieux de connaître la dernière lubie du patron.

Entreprendre, c'est avant tout se rapprocher autour d'un projet commun. C'est faire connaissance avec l'autre, apprendre de lui, établir une relation de confiance, faire des concessions. C'est aussi se tenir les coudes, être soudé dans l'adversité. Tenir le cap.

Rejoindre une startup est une belle preuve d'amour. C'est avant tout un choix, un coup de cœur que vous avez eu.

Je le répète souvent : Ce n'est pas parce que nous sommes une petite entreprise que nous ne sommes pas capable de grandes choses.

Nous partageons la même passion de créer de beaux produits qui simplifient la vie des gens. Voilà pourquoi je vous considère comme mes collaborateurs et non des employés.

J'ai la conviction que l'entreprise saine est celle qui s'aime, qui se voit, qui se parle, qui s'écoute, qui se ressent, qui se partage.

Alors comment envisager de travailler ensemble à distance ? Comment ne rien manquer de la vie d'entreprise alors que l'on est absent ?

Loin des yeux, loin du cœur.

Le télé-travail est-il une bonne chose pour nous ?

Au risque de paraître conservateur et à revers des tendances, je ne le crois pas.

  • Parce que la distance atténue, pervertit, désenchante une relation.
  • Parce que la messagerie instantanée ne transmet pas les émotions du visage, de la parole, des éclats de rire dans l'open space.
  • Parce que travailler seul chez soi peut être désocialisant.
  • Parce que j'aime vous voir et vous parler autant quand les choses vont bien que quand les choses vont mal. Là, maintenant et pas le lendemain quand la frustration a commencé à se cristalliser.
  • Parce que je suis moi-même incapable de le gérer, de le comprendre, d'y prendre du plaisir.

Je ne dis pas que le télé-travail est mauvais. Il fonctionne même très bien avec certaines entreprises, certaines personnes, dans certaines situations.

J'aimerais bien connaitre leurs récits ici.

Mais il peut aussi être désastreux pour l'organisation. Untel fait croire à son employeur qu'il est devant son écran alors qu'il est en vadrouille avec Skype mobile. D'autres montent des projets personnels en utilisant le temps qui doit être consacré à l'entreprise.

L'année dernière, j'ai vécu une situation douloureuse où j'ai du licencier 2 employés pour qui le télé-travail avait pris une tournure dramatique. Le genre d'expérience qui vous fait devenir un con de patron. Plus jamais.

J'ai pris le clavier ce soir pour vous dire la chose suivante :
Prenons au sérieux les dangers du télé-travail.

Je ne tire pas un trait sur l'idée pour autant, dans la mesure où des exceptions peuvent confirmer la règle si par exemple :

  • Cela est justifié par une contrainte personnelle (transport bloqué pour la journée, domicile particulièrement éloigné)
  • Cela a été approuvé par toute l'équipe
  • Cela est encadré par une communication de chaque instant mise en place par le collaborateur lui-même (reporting régulier, poste réservé à la visioconférence dans l'open space, horaires identiques)
  • Cela concerne une durée de travail inférieure au temps de présence sur place.
  • Cela fait suite à un avenant au contrat de travail et un test satisfaisant.

Comme j'aurais aimé lire ces lignes en 2012 !

Je crois en la force d'une équipe belle et bien présente, comme un des fondements majeurs de notre culture d'entreprise. Cette impulsion me fait lever chaque matin avec l'envie de créer et façonner avec vous les outils de demain. Ma motivation est aussi précieuse que la vôtre !

Soyons fier de nous.
Amitiés,

Tombé du nid

Cher Dong,

Laisse-moi te gazouiller ces quelques mots,
tant le ramage de ces derniers jours me laisse pensif.

Alors que nous autres, pauvres Pigeons, nous démenons pour voler de nos propres ailes, tu survoles les difficultés avec brio, puis déchante.

Ne nous prendrais-tu pas pour les dindons de la farce ?

Rien n'y fait, les tuyaux étaient alignés pour toi. Ton oisiveté a payé et ce n'est pas donné. Combien d'oiseaux de plus ou moins mauvaises augures sont passés par là, sans migrer vers le sommet ?

Les téléchargements se sont envolés tel un scénario hitchcockien, inédit, contredisant l'un de mes préceptes favoris. Non ! La chance ne sourit pas qu'aux esprits préparés, tu me l'a maintenant prouvé.

Ta chance est une espèce rare, exceptionnelle, nocive autant que magique, mais tu as pris peur.

Dis-moi, quel drôle d'oiseau es-tu ?

Allergique aux addictions, serais-tu la réincarnation antinomique de Jordan Belfort ?

Tel un chimiste digitalisé, frankensteinisé, ta créature est-elle devenu un monstre ? T'es-tu brulé les ailes ? L'hallucination est collective, tant la drogue que tu as créée est puissante... D'apparence inoffensive, elle donne des ailes. Hypnotique. Démoniaque.

Disposant d'autres volières, relâcher 50 millions de pigeons dans la nature ne te fait pas peur, oiseau de malheur.

Quoi qu'il en soit, l'envergure de ta décision est inédite et nous donne à redéfinir notre rapport à la chance. Quand on y pense : une anomalie systémique, anxiogène, incontrôlable, tellement injuste.

Ton oisillon était blessé, un peu boiteux, tu l'as poussé hors du nid.
A présent, les vautoures se partagent les restes.

Repose en paix, Flappy bird.

Illusions et désillusions

Le soir du lancement, nous privatisons la salle d'un bar sympa qui s’appelle le Café Dune pour dévoiler le projet à notre cercle d'amis. Après l'avoir tant idéalisée, incubée dans le plus grand secret, faconnée avec autant de soin que de naïveté, la plate-forme de défis tKaap.com est lancée le 2 décembre 2008.

Fiers de nos nuits blanches, nous vivons alors une puissante euphorie créative avec la sensation que nous pouvons réussir à rassembler et fidéliser une communauté prête à relever des défis en ligne.

S'en est suivi une série de croyances qui se sont toutes avérées fausses dans la pratique :

  • Croyance n°1 : La méthode garantie le succès - Il faut bien l'avouer, la préparation d'un nouveau projet a quelque chose d'excitant notamment lorsqu'on s'essaie à prévoir comment les 1ers utilisateurs vont appréhender le produit. Le regard du technicien veut que le projet soit conçu comme un algorithme pour parer à toute éventualité : IF this THEN that. Si mon Business Plan se déroule comme prévu, à telle date je fais cela ! Cette approche est particulièrement perverse tant que rien n'est lancé. Nous avions passé beaucoup de temps à développer tout un système de gestion de la censure en cas de défis dangereux. Tout porte à croire que cet investissement était justifié. Et devinez quoi ? Rien de grave ne s'est jamais produit.

  • Croyances n°2 : Les médias sont clés - Nous avions eu la chance d'être diffusé à 2 reprises : une invitation dans l'émission Plein Ecran sur LCI et un reportage sur Canal+ avec la jolie Daphné Burki. Cela flatte l'égo, on a l'impression de toucher le succès du bout des doigts. Notre logo en gros et une épelation du nom "T.K.A.A.P." à grande heure d'écoute n'auront pourtant pas suffit à nous faire décoller. Heureusement, ce petit plan média très improvisé ne nous auras pas coûté 1 euro en RP.



  • Croyance n°3 : Plaire au plus grand nombre - Quand on essaye de plaire à tous, on ne plait à personne - Getting Real. Une cible mal identifiée nous a rapidement fait partir dans tous les sens. Nous souhaitions un outil universel pour héberger à la fois des défis sportifs (tKaap de sauter en parachute), des défis chez soi (tKaap d'embrasser le plafond) et des défis responsables (tKaap de planter un arbre). Parce que nous ne voulions pas faire un site que pour les ados, nous avons sombré dans un positionnement trop neutre. Bragster, l'un de nos concurrents américains a quant à lui joué le jeu à fond avec l'accroche suivant : "Youtube meets Jackass". Il a été racheté en 2010 par le Guinness World Record pour un montant non divulgué.

tKaap

  • Croyance n°4 : Les gens vont s'investir d'eux-même - Encourager le dépassement de soi nous semblait être une cause noble. Cependant notre tentative fut un echec, une des raisons étant que les gens n'aiment pas se mettre en avant. Imaginez-vous être filmer pendant que vous relevez un défi devant le monde entier et vous comprendrez notre difficulté à convaincre, surtout que nous n'avions pas prévu de système de gamification très évolués hormis un Leaderboard basique. Après un an d'existance, plusieurs centaines de défis étaient relevés et plusieurs milliers de membres s'étaient inscrits. Parmis eux, peu d'actif, nous étions encore à l'origine de la plupart des idées et participions encore régulièrement pour remplir le site. Amusant, mais un petit peu triste.

  • Croyance n°5 : Un partenaire peut tout changer - On ne créé pas de communautés, elles existent déjà. Rémi Gaillard était LA star que nous voulions à tout prix convaincre pour faire décoller la notoriété du site. Après plusieurs conversations téléphoniques, Rémi nous fait comprendre qu'il n'a pas besoin de nous pour exister (c'est pas faux). Des collaborations sont initiés pour relever des défis lancés par la communauté. Parmi elles, les très talentueux Videoclash dont le principal protagoniste, Julien Donzé est aujourd'hui Youtubeur à plusieurs millions de vues.

Quelques mois plus tard, l'ami d'un certain Kevin nous contacte. Il nous fait rencontrer le désormais célèbre humoriste Kev Adams alors qu'il était encore très peu connu. Lui aussi s'engage à relever des défis !

Son défi le plus drôle : "tKaap de raconter ta vie au Crédit Mutuel, la banque à qui parler ?". Il démontre déjà une vrai capacité à saisir la situation et improviser ses propres sketches pendant le tournage en caméra cachée.

Son ascension est fulgurante, le jeune homme est devenu en quelques années l'idole des ados (bien plus connu que Rémy soit dit en passant ;). Alors que le service est coupé depuis 4 ans, il est étonnant de voir que les blogs qui ont relayé le partenariat dans le passé continuent d'être spammé de commentaires aujourd'hui par des hordes de groupies proposant des défis à Kev.

Ces croyances ont causé des milliers d'erreurs qui ont été à l'origine de beaucoup de déceptions et désillusions. Fin 2009, après une année d'efforts à faire émerger de terre notre idée géniale, rien ne s'est passé comme prévu, nous décidons de stopper le projet. Pourtant, il y a des choses qui restent. Les exploits des membres sont des souvenirs impérissables que l'on prend plaisir à revoir quelques années plus tard, avec un petit sourire malicieux.

Fallait-il que nous passions par là pour construire une entreprise viable ?

Absolument.

Démerdez-vous !

Reprenons l'histoire. Début 2010, Daniel Marhely, le fondateur de Deezer et ancien manager de Jacinthe nous reçoit dans ses bureaux. Il faut dire que déjà à l'époque, Deezer est une belle réussite française.

Dailymotion… Deezer… Il est vraiment facile de se laisser charmer par de tels succès. Pourtant tout porte à croire que ces entreprises sont de véritables OVNIs, des oiseaux rares. Combien d'échecs pour une réussite ? 1.000, 10.000 ? La meilleure façon de se faire avoir est d'aller assister à une conférence ou échanger avec des entrepreneurs à succès. C'est un peu comme passer un après-midi à Roland Garros, on a l'impression que c'est facile, qu'il suffit d'avoir le même jeu de jambes pour réussir. C'est bien plus compliqué que ça. Prend un RedBull et garde les yeux ouverts, l'entrepreneur à succès est un « Storyteller » avant tout, son métier est de t'hypnotiser pour te convaincre. Les meilleurs d'entre eux sont parfaitement rodés pour te fasciner et justifier le coût parfois exorbitant du billet d'entrée : du TED en barre énergétique. Les enjeux de relation publique font que le dialogue tombe assez souvent dans un effet de style certe agréable à entendre mais parfaitement formaté pour conserver la confiance des salariés, investisseurs et autres partenaires tout en assurant sa place pour l'année prochaine.

Là, c'est différent. Daniel est un homme de l'ombre, un vrai débrouillard, qui calcule rapidement et ne s'arrête jamais. Il nous fait vite comprendre que créer une activité est une course contre la montre et qu'il n'a pas vraiment le temps de nous aider. Après mon licenciement de Dailymotion puis l'échec de tKaap, nous recherchons une façon de financer l'embauche de 1 ou 2 développeurs pour créer une beta de Kontest.

Daniel nous a balancé un Ace :

Vous êtes doué tout les deux. Pourquoi ne pas vous débrouiller pour designer et coder la 1ère version vous-même ?

L'écosystème est tellement rythmé par les annonces de levée de fonds successives que nous avons longtemps cru qu'il s'agissait d'un passage obligé.

Maintenant que nous venons de boucler notre 1er tour de table plus de 3 ans après, je suis en mesure d'affirmer qu'il est possible de se démerder pendant toute la phase d'amorçage. Cela est vrai notamment si tu as des compétences produits dans l’équipe (ou assez de courage et de temps pour acquérir ces compétences) et si le projet peut rapidement générer du cash.

Par ailleurs, le rôle de « Porteur de projet » est un énorme piège. Tu ne portes rien du tout tant que tu n'as pas de clients, pas d'équipe, pas de responsabilités. Pourtant tout est fait pour te conforter dans cette idée : associations de Business Angels qui te font payer pour pitcher (fuyez), conférences hors de prix (j'insiste), constitution de dossiers de demandes de subventions publiques. Sans crier gare, tu es précipité dans un Far West où personne ne donne cher de ta peau. Pour sortir de là, il vaut mieux être la Brute que le Bon, Mac Gyver qu'Einstein, ingénieux plutôt qu'ingénieur :

  • Démerdez-vous pour passer du temps avec vos futures clients et posez-leur un maximum de questions ouvertes.

  • Démerdez-vous pour deviner ce qui pourrait leur faciliter la vie au quotidien. Car c'est bien connu, ils ne savent pas ce qu'ils veulent avant de l'avoir vu.

  • Démerdez-vous pour construire une beta viable et vendez-là tout de suite.

  • Démerdez-vous pour avoir de la chance car il en faut.

C'est ainsi que les mots de Daniel ont raisonné en moi, comme une douche froide nécessaire après une soirée trop arrosée.

A partir du moment où nous avons pris la pilule rouge, tout a changé. OK nous sommes seuls maîtres à bord mais aux commandes d'une barque percée de toute part qui coule à vitesse grand V. Situation à laquelle nous avons décidé de survivre, coûte que coûte.

Deviens bon. Vite. Ou l'Océan bleu tant convoité te dévorera en moins de deux !