Viré de Dailymotion

Rentrons carrément dans le vif du sujet. Dans le monde des startups web, on entends souvent parler de succès, bien moins d’échec. Pourtant les échecs qu’ils soient collectifs ou individuels sont nombreux. Il parait qu’il y a des expériences qu’il vaut mieux garder pour soi surtout lorsqu’on a failli. Il parait que la France ne tolère pas l’échec, qu’il ne faut pas en parler. Je vais faire tout le contraire parce que l’échec est bon, il est ce que je peux vous souhaiter de mieux.

Avertissement : L’ensemble de ce qui va suivre est prélevé de mon expérience personnel entre février 2007 et mars 2008. Mon point de vue est donc subjectif et ne reflète pas la réalité. L’équipe avec qui j’ai travaillé à l’époque n’est plus la même aujourd’hui, l’entreprise non plus. Toute généralisation ou conclusion hâtive seraient donc déplacées.

Mars 2008. Je patiente devant la porte du directeur financier (CFO) depuis quelques minutes avec un peu d’appréhension. Convoqué la veille, je ne me doute pas un instant de ce qui m’attends. Le directeur de production ainsi que le directeur technique (CTO) arrivent ensemble, nous entrons tout les trois dans le bureau. Le CFO est déjà installé accompagné de la responsable des ressources humaines. L’ambiance est faussement décontracté, je sens bien qu’il y a un malaise. Quelques échanges argumentées plus tard, j’apprends que je suis licencié sur le champs pour mauvaise gestion des priorités. Je tente de m’expliquer mais rien n’y fait, il n’y aura pas de deuxième chance. La boule dans la gorge, je participe à la dernière réunion d’équipe et annonce mon départ à la stupéfaction de tous. Nombreux partiront dans l’année qui suivit.

L’embauche n’était pourtant pas banal. Un beau matin début 2007, je décide d’aller faire la queue à la Fnac des Halles pour être parmi les premiers à acheter la nouvelle console de Nintendo, la Wii. Je tape la discute avec deux mecs et une nana devant moi, forcément on parle de ce qu’on fait dans la vie. “On bosse chez Dailymotion, tu connais ?” Et comment ! Une carte de visite et deux entretiens plus tard, j’y étais. Mon poste : Webmaster spécialisé dans les standards du web. Après des études orientée multimédia et une première expérience en tant que Webdesigner/Intégrateur web, je me suis dis pourquoi pas. Mes connaissances en programmation étaient très limitées à l’époque, les recruteurs le savaient et ça ne devait pas poser problème. D’après eux, mon job serait orienté sur l’intégration CSS et le respect des standards W3C. Il en a été autrement et je suis devenu développeur malgré moi, non pas sans difficulté.

Au début, l’ambiance était bonne. Le premier jour déjà, tu sens que la boite est toute fraiche. A l’entrée, il y a plein de carton de meubles. “Salut Sylvain. Voici ta chaise, voici ta table, à toi de les monter”. Chaque jour, le rituel se reproduit avec de nouvelles recrues qui remplissent chacune leur tour leur parcelle de moquette. J’ai adoré cela.

J’ai tellement idéalisé cette boite avant d’y entrer que j’étais sur un petit nuage. J’ai eu rapidement du mal à trouver ma place, la majorité des développeurs ne voyant pas l’intérêt de confier l’intégration CSS à une personne dédiée puisqu’ils le font déjà eux-même. Nous militions en interne pour obtenir 20% de notre temps de travail consacré à des projets expérimentaux, comme chez Google. Electron libre un peu frustré, j’ai du coup expérimenté pas mal de chose en prenant progressivement des libertés.

Un vendredi soir, j’ai planifié un “Hackaton” ou marathon de code, fortement influencé par l’équipe de Facebook qui avait organisé un événement du même genre. La plupart des membres de l’équipe technique soit une dizaine étaient présent autour de la table pour travailler gratuitement toute une nuit sur des projets innovants. Les premières briques de la version iPhone et de la version Facebook de Dailymotion ont été conçu cette nuit-là. J’avais commencé a m’intéressé à la 3D dans Flash quelques jours auparavant et j’ai rapidement mis en place un prototype d’interface 3D pour rechercher et visualiser les millions de vidéos Dailymotion. J’ai été effaré par ce que l’équipe a été capable de produire spontanément avec de la passion, de la motivation, quelques canettes de RedBull… et beaucoup de talent.

Puis lors d’une soirée séminaire, j’ai vu de grandes ovations pour l’équipe commercial, un grand vide pour l’équipe technique. J’avais beau avoir gagné un iPhone au Blackjack 5 minutes plus tôt, j’étais bien triste. Nous étions nombreux a être triste.

Jour après jour, l’ambiance s’est transformé vers quelque chose de plus industriel. Quoi qu’il en soit, Dailymotion reste une marque forte qui a su s’imposer dans le paysage audiovisuel français et qui a réussi son exportation à l’international. C’est un beau succès français, vraiment.

Avec la petite expérience entrepreneurial que j’ai acquis depuis, j’en suis encore plus admiratif aujourd’hui. C’est tellement compliqué de faire décoller une boite web en France : bureaucratie ralentissante, investisseurs hésitants et dispositifs d’aides inadaptés ne font que corser la tâche. J’y reviendrai.

Je garde un souvenir impérissable des meilleurs moments partagés avec mes anciens collègues. Certains ont vraiment dépensé beaucoup de leur énergie à m’expliquer le fonctionnement de la plate-forme. Ils se reconnaitront.

En parallèle de ce départ, nous démarrions un projet de réseau social depuis quelques mois avec Jacinthe.
L’occasion était trop belle pour ne pas la saisir alors nous nous sommes lancé dans l’entrepreneuriat.