Démerdez-vous !

Reprenons l'histoire. Début 2010, Daniel Marhely, le fondateur de Deezer et ancien manager de Jacinthe nous reçoit dans ses bureaux. Il faut dire que déjà à l'époque, Deezer est une belle réussite française.

Dailymotion… Deezer… Il est vraiment facile de se laisser charmer par de tels succès. Pourtant tout porte à croire que ces entreprises sont de véritables OVNIs, des oiseaux rares. Combien d'échecs pour une réussite ? 1.000, 10.000 ? La meilleure façon de se faire avoir est d'aller assister à une conférence ou échanger avec des entrepreneurs à succès. C'est un peu comme passer un après-midi à Roland Garros, on a l'impression que c'est facile, qu'il suffit d'avoir le même jeu de jambes pour réussir. C'est bien plus compliqué que ça. Prend un RedBull et garde les yeux ouverts, l'entrepreneur à succès est un « Storyteller » avant tout, son métier est de t'hypnotiser pour te convaincre. Les meilleurs d'entre eux sont parfaitement rodés pour te fasciner et justifier le coût parfois exorbitant du billet d'entrée : du TED en barre énergétique. Les enjeux de relation publique font que le dialogue tombe assez souvent dans un effet de style certe agréable à entendre mais parfaitement formaté pour conserver la confiance des salariés, investisseurs et autres partenaires tout en assurant sa place pour l'année prochaine.

Là, c'est différent. Daniel est un homme de l'ombre, un vrai débrouillard, qui calcule rapidement et ne s'arrête jamais. Il nous fait vite comprendre que créer une activité est une course contre la montre et qu'il n'a pas vraiment le temps de nous aider. Après mon licenciement de Dailymotion puis l'échec de tKaap, nous recherchons une façon de financer l'embauche de 1 ou 2 développeurs pour créer une beta de Kontest.

Daniel nous a balancé un Ace :

Vous êtes doué tout les deux. Pourquoi ne pas vous débrouiller pour designer et coder la 1ère version vous-même ?

L'écosystème est tellement rythmé par les annonces de levée de fonds successives que nous avons longtemps cru qu'il s'agissait d'un passage obligé.

Maintenant que nous venons de boucler notre 1er tour de table plus de 3 ans après, je suis en mesure d'affirmer qu'il est possible de se démerder pendant toute la phase d'amorçage. Cela est vrai notamment si tu as des compétences produits dans l’équipe (ou assez de courage et de temps pour acquérir ces compétences) et si le projet peut rapidement générer du cash.

Par ailleurs, le rôle de « Porteur de projet » est un énorme piège. Tu ne portes rien du tout tant que tu n'as pas de clients, pas d'équipe, pas de responsabilités. Pourtant tout est fait pour te conforter dans cette idée : associations de Business Angels qui te font payer pour pitcher (fuyez), conférences hors de prix (j'insiste), constitution de dossiers de demandes de subventions publiques. Sans crier gare, tu es précipité dans un Far West où personne ne donne cher de ta peau. Pour sortir de là, il vaut mieux être la Brute que le Bon, Mac Gyver qu'Einstein, ingénieux plutôt qu'ingénieur :

  • Démerdez-vous pour passer du temps avec vos futures clients et posez-leur un maximum de questions ouvertes.

  • Démerdez-vous pour deviner ce qui pourrait leur faciliter la vie au quotidien. Car c'est bien connu, ils ne savent pas ce qu'ils veulent avant de l'avoir vu.

  • Démerdez-vous pour construire une beta viable et vendez-là tout de suite.

  • Démerdez-vous pour avoir de la chance car il en faut.

C'est ainsi que les mots de Daniel ont raisonné en moi, comme une douche froide nécessaire après une soirée trop arrosée.

A partir du moment où nous avons pris la pilule rouge, tout a changé. OK nous sommes seuls maîtres à bord mais aux commandes d'une barque percée de toute part qui coule à vitesse grand V. Situation à laquelle nous avons décidé de survivre, coûte que coûte.

Deviens bon. Vite. Ou l'Océan bleu tant convoité te dévorera en moins de deux !