Holdings : le pouvoir discret qui contrôle l’économie

Sommaire

La Holding : Une clé de voute !

On parle souvent des entreprises, des patrons, des actionnaires… beaucoup plus rarement des holdings.
Pourtant, ce sont elles qui structurent aujourd’hui une grande partie du capitalisme moderne. Invisibles du grand public, omniprésentes dans les grandes fortunes, les holdings sont devenues un outil central de concentration du pouvoir économique, d’optimisation fiscale et de transmission patrimoniale.

Comprendre ce qu’est une holding, ce n’est pas faire de la technique : c’est comprendre comment le pouvoir économique s’organise réellement.


1. Qu’est-ce qu’une holding ?

Une holding est une société dont l’objet principal n’est pas de produire ou de vendre, mais de détenir des participations dans d’autres sociétés.

👉 Elle peut :

  • posséder des actions ou parts d’autres entreprises,
  • contrôler leurs décisions,
  • centraliser les dividendes,
  • organiser la stratégie globale du groupe.

Une holding peut contrôler une PME comme un empire industriel, parfois avec très peu de salariés… mais énormément de pouvoir.


2. À quoi servent les holdings ? (Officiellement)

Sur le papier, la holding a plusieurs fonctions « légitimes » :

🔹 Organisation du groupe

  • Coordination stratégique
  • Mutualisation de services (finance, juridique, RH)

🔹 Protection juridique

  • Séparation des risques entre filiales
  • Limitation des faillites en cascade

🔹 Investissement et développement

  • Réinvestissement des bénéfices
  • Rachats, fusions, croissance externe

👉 Présentée ainsi, la holding est un simple outil de gestion moderne.


3. Ce que les holdings permettent réellement

C’est ici que les choses deviennent politiques.

🔻 a) Concentration du pouvoir

Une holding peut contrôler :

  • des dizaines d’entreprises,
  • des milliers de salariés,
  • des secteurs entiers de l’économie,

👉 sans jamais apparaître en première ligne.

Le décideur réel n’est plus le PDG visible, mais la structure capitalistique au-dessus.


🔻 b) Optimisation fiscale massive

Les holdings permettent :

  • la remontée de dividendes quasi exonérés d’impôt (régime mère-fille),
  • le jeu sur les dettes internes,
  • la localisation des bénéfices là où l’impôt est le plus faible.

📌 Résultat :
les grandes fortunes paient proportionnellement moins d’impôts que les PME et les ménages.


🔻 c) Évasion de la démocratie économique

  • Les décisions sont prises loin des lieux de production
  • Les salariés n’ont plus de visibilité sur les vrais centres de pouvoir
  • Les États négocient avec des structures abstraites, mobiles, opaques

👉 Le capital devient insaisissable politiquement.


4. Holdings et grandes fortunes

La quasi-totalité des grandes fortunes françaises repose sur des holdings :

  • famille Mulliez
  • famille Arnault
  • famille Bolloré
  • grandes dynasties industrielles et financières

👉 Ce ne sont pas des entreprises isolées, mais des constellations de sociétés, contrôlées depuis le sommet.

La richesse n’est plus liée au travail ou à la production, mais à la structure juridique du capital.


5. Holdings et services publics

Les holdings ne s’arrêtent pas au privé :

  • concessions autoroutières
  • énergie
  • eau
  • transports
  • cliniques
  • maisons de retraite

👉 Des biens essentiels passent sous le contrôle de groupes organisés en holdings, dont l’objectif est la rentabilité financière, pas l’intérêt général.


6. Pourquoi on n’en parle presque jamais

Parce que :

  • c’est complexe (volontairement),
  • c’est technique (donc peu médiatisé),
  • cela touche au cœur du pouvoir économique.

Mais surtout parce que les holdings sont l’architecture invisible du capitalisme contemporain.
On débat des façades, jamais des fondations.


7. Peut-on faire autrement ?

Oui. Plusieurs pistes existent :

  • limitation des avantages fiscaux des holdings
  • transparence totale des chaînes de détention
  • représentation des salariés au niveau des holdings
  • conditionnement des aides publiques
  • développement de modèles coopératifs (SCOP, SCIC, groupes associatifs)

👉 La question n’est pas technique.
Elle est politique.


Conclusion

Les holdings ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi.
Mais dans le système actuel, elles sont devenues des machines à concentrer le pouvoir, l’argent et la décision, tout en échappant au contrôle démocratique.

Tant qu’on refusera de regarder cette réalité en face, on continuera à débattre des symptômes…
sans jamais toucher à la cause.


Histoire des holdings : quand le capital apprend à gouverner sans gouverner

Introduction

La holding n’est pas une invention neutre ni récente.
Elle apparaît à un moment précis de l’histoire : lorsque le capital devient trop puissant pour se contenter d’entreprises isolées, et trop exposé pour rester visible.

L’histoire des holdings est celle d’un glissement progressif :
👉 du capital productif
👉 vers le capital organisateur
👉 puis vers le capital dominant et politique.

Comprendre cette évolution, c’est comprendre comment le pouvoir économique s’est autonomisé du pouvoir démocratique.


I. Avant les holdings : le capital incarné (XVIIIᵉ – milieu XIXᵉ siècle)

1. Le capital entrepreneurial

À l’origine du capitalisme industriel :

  • une entreprise = un lieu de production
  • un propriétaire = un industriel identifiable
  • un risque personnel réel

Le pouvoir économique est :

  • localisé
  • incarné
  • responsable juridiquement

👉 Le capital est encore attaché au territoire et à la production.


2. Les premières sociétés anonymes

Avec :

  • les chemins de fer,
  • les mines,
  • la sidérurgie,

apparaissent les sociétés par actions.

Objectif :

  • lever des capitaux massifs
  • diluer le risque
  • séparer propriété et gestion

⚠️ Mais à ce stade :

  • chaque société reste juridiquement autonome
  • le pouvoir n’est pas encore structuré en étages

II. Naissance du concept de holding (fin XIXᵉ – début XXᵉ siècle)

1. Le contexte américain

La holding naît véritablement aux États-Unis, à la fin du XIXᵉ siècle.

Contexte :

  • industrialisation fulgurante
  • trusts géants (Standard Oil, US Steel)
  • volonté de contrôler des secteurs entiers

Les holdings apparaissent comme :
👉 un moyen légal de contourner les lois anti-trust naissantes


2. La holding comme réponse au droit

Quand l’État commence à limiter les monopoles :

  • on ne fusionne plus officiellement
  • on contrôle juridiquement

📌 La holding permet :

  • de posséder sans exploiter
  • de contrôler sans produire
  • de décider sans apparaître

C’est une révolution silencieuse du pouvoir économique.


III. Entre-deux-guerres : la structuration du capital organisé

1. Europe et grands groupes

En Europe :

  • banques universelles
  • conglomérats industriels
  • liens étroits entre finance et industrie

La holding devient :

  • un outil de coordination
  • un instrument de stratégie nationale

Dans certains pays (Allemagne, France) :
👉 l’État accepte, voire encourage, ces structures pour bâtir des « champions nationaux ».


2. Ambiguïté politique

Les holdings peuvent servir :

  • la reconstruction
  • l’industrialisation
  • la souveraineté économique

Mais déjà :

  • opacité croissante
  • éloignement du pouvoir réel
  • montée du capital financier

IV. L’après-guerre : l’encadrement (1945–années 1970)

1. Le compromis social-démocrate

Après 1945 :

  • État fort
  • fiscalité progressive
  • nationalisations
  • contrôle des mouvements de capitaux

Les holdings existent, mais :

  • sont surveillées
  • peu favorisées fiscalement
  • limitées dans leur expansion internationale

👉 Le pouvoir politique encadre le capital.


2. La France gaullienne

En France :

  • grands groupes industriels
  • rôle central de l’État
  • capitalisme organisé, mais domestiqué

Les holdings restent :

  • secondaires
  • peu visibles
  • peu dominantes

V. Le tournant néolibéral : l’âge d’or des holdings (années 1980 – 2000)

1. La rupture idéologique

Avec :

  • Reagan
  • Thatcher
  • dérégulation financière
  • libre circulation des capitaux

Le capital retrouve une liberté totale.

👉 La holding devient l’outil central du nouveau capitalisme.


2. Nouveaux usages

Les holdings servent désormais à :

  • optimiser la fiscalité
  • organiser l’endettement
  • capter les dividendes
  • déplacer le pouvoir hors des États

C’est la naissance du capitalisme de structure :

Peu importe ce que vous produisez,
ce qui compte, c’est comment vous êtes structuré juridiquement.


VI. XXIᵉ siècle : les holdings comme pouvoir politique de fait

1. Un capital hors-sol

Aujourd’hui, les holdings :

  • n’ont pas de salariés
  • n’ont pas de territoire réel
  • n’ont pas de loyauté nationale

Mais elles :

  • contrôlent des médias
  • orientent les politiques publiques
  • négocient directement avec les États

👉 Le pouvoir économique devient post-démocratique.


2. L’État négociateur

Les gouvernements ne commandent plus :

  • ils incitent
  • ils compensent
  • ils subventionnent

Les holdings dictent les règles du jeu :

  • fiscalité
  • droit du travail
  • régulation

VII. Lecture politique globale

L’évolution des holdings suit une loi simple :

Plus le pouvoir politique s’affaiblit, plus les holdings se renforcent.

  • État fort → holdings encadrées
  • État faible → holdings dominantes
  • Démocratie vivante → capital visible
  • Démocratie affaiblie → capital opaque

Conclusion

Les holdings ne sont pas une dérive récente.
Elles sont la forme la plus aboutie du capitalisme contemporain, façonnée par des décennies de renoncements politiques.

Elles incarnent un pouvoir :

  • sans visage
  • sans responsabilité démocratique
  • sans frontières

Reprendre la main sur l’économie ne consiste pas à moraliser les entreprises,
mais à reprendre le contrôle des structures qui les gouvernent.


Peut-on “démanteler” les holdings sans casser l’économie

Oui — si on parle de “démanteler” au sens politique et économique (réduire le pouvoir des holdings comme outil d’opacité, d’optimisation et de captation), pas au sens “interdire toute société mère” du jour au lendemain.

L’idée clé : on peut désarmer les usages abusifs sans casser les fonctions utiles (financement, mutualisation, gestion du risque). Le levier, ce n’est pas la morale, c’est le droit + la fiscalité + la transparence + la concurrence.


1) Ce qu’il ne faut pas faire si on veut éviter le chaos

Interdiction brutale des holdings

Impossible en pratique : la quasi-totalité des groupes (industrie, banques, infrastructures) sont structurés en étages. Une suppression sèche ferait :

  • un bazar juridique (contrats, dettes, garanties, gouvernance),
  • une crise de financement,
  • des ventes forcées… souvent au profit d’acheteurs étrangers plus puissants.

Démantèlement “à la hache” de groupes intégrés

Utile parfois en concurrence (anti-monopole), mais dangereux si on casse des chaînes industrielles ou des réseaux (énergie, transport) sans plan de transition.


2) Ce qu’on peut faire sans casser l’économie : 4 familles de réformes

A) Rendre le pouvoir visible

Si tu veux reprendre la main démocratique, la première étape est simple : savoir qui contrôle quoi.

  • Renforcer/élargir l’identification des bénéficiaires effectifs et la traçabilité des chaînes de contrôle.
  • Exiger des organigrammes de groupe standardisés, mis à jour, accessibles aux autorités et (au moins en partie) au public.

👉 Ça ne casse rien économiquement : ça casse surtout l’opacité.


B) Fermer les “autoroutes fiscales” sans toucher aux fonctions industrielles

Une grande partie de l’intérêt des holdings vient de régimes fiscaux favorables sur dividendes et plus-values (ex : logique “mère-fille”, quote-part de frais et charges).

Sans supprimer le principe (éviter la double imposition), tu peux :

  • durcir les clauses anti-abus,
  • conditionner certains avantages à des critères réels (activité, substance, investissement, emploi),
  • limiter les schémas purement artificiels (dette intragroupe abusive, “boîtes aux lettres”).

Et au niveau international, tu as déjà un mouvement de fond : impôt minimum mondial à 15% (Pilier Deux / GloBE), qui réduit l’intérêt de loger les profits dans des juridictions à faible impôt.


C) S’attaquer aux montages agressifs, pas aux groupes en tant que tels

L’UE a mis en place des obligations déclaratives sur certains montages transfrontières (“DAC6”), visant la planification fiscale agressive.

Traduction politique : tu ne “démantèles” pas les holdings, tu tarifies et dissuades certains usages :

  • reporting renforcé,
  • sanctions,
  • responsabilité des intermédiaires (conseils, banques) quand ils industrialisent ces montages.

D) Recréer du pouvoir là où la holding l’a aspiré : salariés, territoires, État

C’est la partie “sans laquelle le reste devient technocratique”.

Outils qui ne cassent pas l’économie, mais changent la gouvernance :

  • codétermination au niveau groupe (pas seulement filiale),
  • obligations sociales/environnementales consolidées (reporting + objectifs),
  • conditionner aides publiques et marchés publics à des exigences de transparence et de réinvestissement,
  • empêcher qu’une holding “vide” capte des dividendes sans contreparties.

3) Le bon mot n’est souvent pas “démanteler”, c’est “désarmer”

Tu peux viser trois objectifs concrets, compatibles avec une économie qui tourne :

  1. Limiter l’opacité (qui contrôle quoi)
  2. Réduire l’intérêt fiscal des coquilles vides
  3. Rééquilibrer le pouvoir (salariés / État / territoires)

4) Quand le “démantèlement” est pertinent

Le démantèlement au sens strict (anti-monopole) devient cohérent quand :

  • une holding contrôle un secteur essentiel (médias, infrastructures, distribution) et verrouille le marché,
  • il y a intégration verticale qui empêche la concurrence,
  • ou conflit démocratique (médias, influence) : là, la question n’est plus économique, elle est institutionnelle.


Réduire l’intérêt fiscal des coquilles vides : la logique de la “taxe Zucman”

1. Le problème ciblé : les holdings sans substance réelle

Une coquille vide, ce n’est pas :

  • une maison mère industrielle,
  • un groupe qui coordonne réellement production, R&D, emplois.

C’est une entité qui :

  • n’a presque pas de salariés,
  • n’a pas d’activité productive propre,
  • mais capte :
    • des dividendes,
    • des intérêts intragroupe,
    • des plus-values,
    • des droits de propriété intellectuelle.

👉 Son utilité économique est marginale.
👉 Son utilité fiscale est maximale.


2. Pourquoi la fiscalité classique échoue

Le système actuel taxe :

  • les flux (bénéfices, dividendes),
  • les transactions,
  • rarement les stocks de richesse.

Résultat :

  • si tu fais remonter les profits vers une holding faiblement imposée,
  • ou si tu localises la richesse là où l’impôt est faible,

👉 l’impôt devient évitable par construction, même légalement.

C’est là que la proposition de Zucman change de paradigme.


3. La “taxe Zucman” : le principe fondamental

👉 Taxer la richesse nette détenue, et non uniquement les revenus qu’elle produit.

Appliquée aux holdings, cela donne une idée simple :

Plus une entité détient de valeur sans activité réelle, plus elle paie.

Ce n’est pas une sanction morale.
C’est une correction structurelle.


4. Comment une taxe Zucman neutralise les coquilles vides

A. Le mécanisme clé

  • La holding détient 1 milliard € de participations
  • Elle emploie 2 personnes
  • Elle n’a pas de production propre

👉 Elle est taxée sur la valeur nette détenue, indépendamment :

  • du lieu de déclaration des bénéfices,
  • des montages intragroupe,
  • des jeux comptables.

Résultat :

  • la détention passive devient coûteuse,
  • la valeur doit revenir là où elle est justifiée économiquement.

B. Ce que ça change concrètement

Une holding a alors 4 options :

  1. Se doter d’une vraie activité
    → salariés, R&D, pilotage réel
  2. Réinjecter la valeur dans les filiales productives
  3. Distribuer davantage (au lieu de capitaliser à l’infini)
  4. Payer l’impôt

👉 Dans tous les cas, le jeu fiscal change de camp.


5. Pourquoi ce n’est pas “anti-entreprise”

C’est un point crucial.

❌ Ce n’est pas :

  • une taxe sur l’investissement productif,
  • une taxe sur l’outil de travail,
  • une taxe sur la PME familiale.

✅ C’est :

  • une taxe sur la rétention patrimoniale pure,
  • une taxe sur la concentration de capital non productive,
  • une taxe sur l’optimisation sans création de valeur.

Une holding industrielle réelle, avec :

  • des équipes,
  • des fonctions stratégiques,
  • une responsabilité opérationnelle,

👉 est très peu touchée, voire pas du tout.


6. Avantage décisif : la fin du chantage à la délocalisation

L’argument classique :

“Si vous taxez, le capital partira.”

La taxe Zucman répond :

  • Tu peux partir où tu veux
  • Si tu détiens ici, tu paies ici
  • Si tu veux échapper à l’impôt, tu dois renoncer à la détention

👉 Ce n’est plus une taxe sur le lieu,
👉 c’est une taxe sur le pouvoir de détention.


7. Application spécifique aux holdings (version opérationnelle)

Sans même créer un nouvel impôt “révolutionnaire”, on pourrait :

  • introduire un prélèvement annuel sur les actifs nets consolidés des holdings,
  • avec :
    • des abattements liés à l’emploi réel,
    • des exonérations conditionnées à l’investissement productif,
    • un barème progressif.

📌 Plus la holding est “vide”, plus elle paie.
📌 Plus elle est utile économiquement, moins elle paie.


8. Lecture politique (le cœur du sujet)

La taxe Zucman n’est pas qu’un impôt.
C’est une repolitisation du capital.

Elle pose une question simple :

Pourquoi le simple fait de posséder doit-il être plus rentable que produire, innover ou employer ?

Réduire l’intérêt fiscal des coquilles vides, ce n’est pas punir la réussite.
C’est refuser que la structure juridique remplace l’économie réelle.


Conclusion courte (Pilule Rouge)

Tant que les holdings vides seront fiscalement plus intelligentes que les entreprises productives,
le capital ira vers le vide.

La taxe Zucman inverse enfin cette logique.

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