Réindustrialiser la France : et si nous changions aussi de modèle économique ?

Pendant quarante ans, on nous a expliqué que la désindustrialisation était une conséquence presque naturelle du progrès.

Les pays développés devaient concevoir, inventer, financer et vendre. Les pays à bas coûts devaient fabriquer. La France conserverait les cerveaux, les brevets, les ingénieurs, les grandes marques et les sièges sociaux pendant que les usines partiraient ailleurs.

Nous savons aujourd’hui où cette logique nous a conduits.

La France sait encore inventer. Elle sait encore former des ingénieurs, des chercheurs et des techniciens. Elle possède des infrastructures, une énergie largement décarbonée, des savoir-faire industriels et une épargne considérable.

Mais elle ne produit plus une partie croissante de ce qu’elle consomme.

Et c’est peut-être là que nous avons commis notre erreur fondamentale :

inventer n’est pas produire.

L’usine n’était pas un vestige du passé

Lorsqu’une usine disparaît, ce ne sont pas seulement quelques centaines d’emplois qui disparaissent.

Autour d’elle disparaissent progressivement des sous-traitants, des fournisseurs, des transporteurs, des techniciens, des centres de formation et parfois des bureaux d’études.

Les compétences se dispersent.

Les machines disparaissent.

Les jeunes ne sont plus formés aux métiers qui n’existent plus localement.

Et lorsqu’un pays veut, vingt ans plus tard, recommencer à fabriquer ce qu’il fabriquait autrefois, il découvre qu’il ne suffit pas de construire un bâtiment et d’acheter quelques machines.

Il faut reconstruire tout un écosystème industriel.

C’est pourquoi la désindustrialisation n’est pas seulement une question économique.

C’est une perte de souveraineté.

Quand l’État assume, ça marche

L’histoire industrielle française démontre pourtant que nous sommes capables de construire des filières extrêmement complexes.

Le nucléaire, le TGV, l’aéronautique ou les grandes infrastructures n’ont pas été produits par la simple rencontre miraculeuse d’investisseurs privés sur un marché.

Ils sont le résultat de décisions politiques, de planification, de financements de long terme, de recherche publique, de commandes publiques et d’entreprises capables d’investir sur plusieurs décennies.

Autrement dit, lorsque la collectivité décide qu’une capacité industrielle est stratégique, elle peut la construire.

Le problème n’est donc pas seulement de savoir si nous pouvons réindustrialiser la France.

Nous le pouvons.

La véritable question est :

pour qui et selon quelles règles allons-nous le faire ?

Réindustrialiser pour recommencer comme avant ?

On pourrait consacrer des milliards d’euros d’argent public à attirer des entreprises privées.

Subventionner leurs investissements.

Financer leurs infrastructures.

Former leurs salariés.

Réduire leur fiscalité.

Puis espérer qu’elles resteront.

Mais si l’entreprise appartient essentiellement à des actionnaires recherchant la meilleure rentabilité du capital, rien ne garantit qu’elle ne repartira pas lorsque produire ailleurs redeviendra plus profitable.

Nous risquerions alors de reconstruire exactement le système qui a organisé la désindustrialisation.

C’est ici qu’intervient une autre possibilité : l’économie associative.

Une troisième voie économique

L’économie associative ne consiste pas à supprimer l’entreprise privée.

Elle consiste à accepter qu’il puisse exister plusieurs logiques économiques simultanément.

L’économie libérale peut continuer d’exister, avec ses entrepreneurs, ses investisseurs, ses risques et ses profits.

Mais à côté d’elle peut se développer une économie dont l’objectif principal n’est plus la rémunération du capital mais la production d’un bien ou d’un service utile.

Ce secteur pourrait s’appuyer sur les associations, les coopératives, les SCOP, les SCIC et d’autres formes juridiques adaptées.

La différence essentielle ne serait donc pas nécessairement ce que l’entreprise fabrique.

Une entreprise associative pourrait fabriquer des machines à laver, des vêtements, des meubles, des équipements électroniques ou des matériaux de construction.

La différence serait à qui appartient l’outil de production, qui décide et où va la richesse produite.

Le capital redevient un outil

Dans l’entreprise capitaliste traditionnelle, celui qui apporte le capital acquiert une part du pouvoir et attend une rémunération de son investissement.

Dans l’économie associative, le raisonnement peut être inversé.

Le capital devient un moyen permettant de produire.

Les salariés apportent leur travail et leurs compétences.

Les citoyens peuvent apporter une partie du financement par leur épargne.

Les collectivités peuvent fournir du foncier, des bâtiments, des infrastructures ou participer au financement.

L’État peut garantir certains investissements stratégiques, soutenir la recherche et utiliser la commande publique.

Les banques peuvent financer les équipements.

Tous participent à la construction de l’outil économique sans qu’un acteur puisse nécessairement s’en approprier seul le contrôle.

C’est l’alliance du travail, du territoire, de l’épargne et de la puissance publique.

Transformer l’épargne en outil de production

La France ne manque pas d’épargne.

La question est de savoir où elle va.

Une partie de l’épargne citoyenne pourrait être orientée vers des fonds territoriaux ou nationaux destinés à financer directement l’économie productive.

Quelques centaines ou quelques milliers d’euros investis par des milliers de citoyens peuvent contribuer au financement d’une machine-outil, d’une chaîne de production, d’un atelier ou d’une usine.

Le citoyen ne serait alors plus seulement consommateur ou contribuable.

Il deviendrait acteur du développement économique de son territoire.

Mais cette épargne ne devrait pas reproduire la logique financière qu’elle prétend remplacer.

Son objectif ne serait pas la recherche d’une rentabilité maximale.

Elle servirait à construire et maintenir des capacités de production, créer des emplois et conserver la richesse sur le territoire.

Produire à nouveau des biens ordinaires

La réindustrialisation ne doit d’ailleurs pas se limiter aux semi-conducteurs, aux batteries, à l’intelligence artificielle ou aux technologies considérées comme stratégiques.

Nous devons également nous poser une question beaucoup plus simple :

pourquoi ne fabriquerions-nous plus les objets ordinaires dont nous avons besoin ?

Textile.

Électroménager.

Mobilier.

Outillage.

Matériaux.

Équipements agricoles.

Pièces mécaniques.

Une économie associative pourrait organiser des filières intégrées dans lesquelles plusieurs entreprises partageraient certains outils de production, plateformes logistiques, bureaux d’études ou réseaux commerciaux.

Cela permettrait de mutualiser des coûts qu’une petite entreprise ne pourrait supporter seule.

La coopération remplacerait alors une partie de la concurrence.

Mais produire en France ne signifie pas nécessairement chercher à produire moins cher que tous les autres.

La réindustrialisation suppose également de réfléchir à ce que nous produisons, à sa qualité, à sa durée de vie, à sa réparabilité et à la valeur ajoutée que nous sommes capables d’y incorporer.

La bataille industrielle ne se gagnera pas nécessairement en fabriquant toujours plus.

Elle peut aussi se gagner en fabriquant mieux.

Organiser l’économie depuis les territoires

Cette organisation ne devrait surtout pas devenir une nouvelle bureaucratie centralisée.

Elle pourrait fonctionner selon un principe de subsidiarité.

Des pôles économiques territoriaux identifieraient les besoins, les compétences disponibles, les bâtiments industriels, les ressources et les projets.

Les projets pouvant être réalisés localement le seraient.

Lorsque plusieurs territoires auraient besoin de coopérer, ils pourraient mutualiser leurs moyens.

Une structure nationale aurait essentiellement pour fonction de coordonner les filières nécessitant une dimension nationale.

Nous aurions ainsi une économie organisée du territoire vers le national, plutôt que systématiquement décidée depuis Paris.

La concurrence reste possible

L’économie associative n’a pas besoin d’interdire l’économie libérale pour fonctionner.

Les deux peuvent parfaitement coexister.

Une machine à laver produite par une entreprise coopérative peut être vendue à côté de celle produite par une multinationale.

Le consommateur choisit.

Mais les règles doivent être claires.

Si une entreprise privée utilise les infrastructures, les salariés formés par la collectivité, les réseaux énergétiques et les équipements publics d’un pays, sa fiscalité doit aussi refléter cette contribution collective.

Et lorsqu’une entreprise rencontre des difficultés, la collectivité n’a pas vocation à socialiser indéfiniment les pertes après avoir laissé privatiser les bénéfices.

La responsabilité des propriétaires du capital doit accompagner leur droit aux profits.

Le véritable enjeu : reprendre la maîtrise du temps

Le problème du capitalisme financier contemporain n’est pas seulement la recherche du profit.

C’est aussi son horizon temporel.

Une nation raisonne sur vingt ou trente ans.

Une collectivité construit une école pour plusieurs générations.

Une infrastructure ferroviaire peut fonctionner pendant un siècle.

Une entreprise industrielle doit parfois investir aujourd’hui pour obtenir un résultat dans dix ans.

La finance, elle, exige souvent une rentabilité beaucoup plus rapide.

Ces temporalités sont incompatibles dès lors qu’on confie exclusivement au marché la définition de notre avenir industriel.

Réindustrialiser suppose donc de réintroduire le temps long dans l’économie.

La souveraineté n’est pas l’autarcie

Il ne s’agit évidemment pas de fabriquer en France chaque vis, chaque composant et chaque objet que nous consommons.

Aucun pays moderne ne fonctionne ainsi.

La souveraineté consiste plutôt à conserver suffisamment de capacités productives, de compétences et de technologies pour ne pas devenir totalement dépendant des décisions prises ailleurs.

Nous pouvons commercer avec le monde sans abandonner notre capacité à produire.

Nous pouvons coopérer avec nos voisins sans renoncer à notre autonomie.

Nous pouvons importer sans devenir incapables de fabriquer.

Une autre utilisation de l’argent public

Chaque euro consacré à la réindustrialisation pose finalement une question politique très simple.

Voulons-nous utiliser l’argent collectif pour augmenter temporairement la rentabilité d’un investissement privé ?

Ou voulons-nous l’utiliser pour construire un patrimoine productif durable ?

Lorsqu’une collectivité participe à la création d’une entreprise associative ou coopérative, elle ne finance pas seulement des emplois.

Elle contribue à créer un outil de production qui peut rester attaché au territoire.

L’argent public cesse alors d’être uniquement une subvention.

Il devient un investissement dans notre capacité collective à produire.

La France peut encore choisir

La désindustrialisation n’était pas une catastrophe naturelle.

Elle résultait de décisions économiques et politiques.

La réindustrialisation sera donc, elle aussi, une décision politique.

Mais nous pouvons aller plus loin que simplement reconstruire les usines que nous avons perdues.

Nous pouvons nous demander quel type d’économie nous voulons construire autour d’elles.

Une économie où l’entreprise privée conserve toute sa place.

Une économie où l’initiative individuelle demeure possible.

Mais également une économie où des citoyens, des salariés et des collectivités peuvent décider ensemble de produire ce dont ils ont besoin.

Une économie où l’épargne finance davantage les machines que la spéculation.

Une économie où le territoire redevient un acteur économique.

Une économie où le travail participe réellement aux décisions.

Une économie où nous ne cherchons plus nécessairement à produire au prix le plus bas, mais à produire mieux, plus durablement et avec davantage de valeur ajoutée.

Une économie où le capital redevient ce qu’il n’aurait peut-être jamais dû cesser d’être :

un outil au service de la production, et non la finalité de l’économie.

Nous avons longtemps cru que la mondialisation nous interdisait de choisir.

C’était probablement la plus grande victoire idéologique du système qui s’est imposé depuis quarante ans.

Car les choix existent toujours.

La seule question est de savoir qui les fait.

Et c’est précisément pour cette raison que la réindustrialisation n’est pas seulement un projet économique.

C’est un projet démocratique.

Conclusion — Et si 2027 nous permettait enfin de choisir ?

Nous entrons dans une période particulière.

Dans quelques mois, les Français devront choisir un président de la République. Et comme à chaque élection présidentielle, on nous présentera des programmes, des chiffres, des milliards d’économies ou de dépenses, des baisses ou des augmentations d’impôts.

Mais peut-être faudrait-il poser une question plus fondamentale :

quelle société voulons-nous construire ?

Depuis des décennies, le débat économique français semble enfermé dans une alternative.

D’un côté, le libéralisme, la propriété privée, le marché et l’initiative individuelle.

De l’autre, le collectif, la puissance publique, la redistribution et la planification.

Comme s’il fallait nécessairement choisir l’un contre l’autre.

L’économie associative que nous proposons repose sur une autre idée.

Pourquoi ne pas permettre aux deux logiques de coexister ?

Celui qui veut créer son entreprise, investir son argent, prendre des risques et éventuellement s’enrichir doit pouvoir le faire.

Celui qui préfère travailler dans une entreprise dont il partage la propriété, les décisions et les résultats avec ceux qui y travaillent doit également pouvoir le faire.

Celui qui souhaite placer son épargne sur les marchés financiers doit en avoir la liberté.

Celui qui préfère investir une partie de cette épargne dans une entreprise productive de son territoire doit disposer des outils pour le faire.

Et une collectivité qui considère qu’une production est nécessaire à son territoire doit pouvoir participer à sa création sans nécessairement la transformer en administration publique.

La liberté économique devrait aussi être la liberté de choisir son modèle économique.

C’est probablement là que l’économie associative prend tout son sens.

Elle n’est pas nécessairement l’aboutissement.

Elle peut être une étape de transition.

Une étape pragmatique, parce qu’elle ne demande pas de renverser du jour au lendemain l’organisation économique existante.

Une étape sociale, parce qu’elle permet de remettre le travail, les besoins et l’intérêt collectif au cœur de l’entreprise.

Une étape libérale au sens premier du terme, parce qu’elle n’interdit à personne d’entreprendre autrement.

Et surtout une étape démocratique, parce qu’elle permet aux citoyens d’expérimenter plusieurs formes d’organisation économique et de juger par eux-mêmes de celles qui fonctionnent.

Il ne s’agit donc pas de décréter aujourd’hui ce que devra être la société dans cinquante ans.

Laissons-la se construire.

Créons les conditions permettant à plusieurs modèles de coexister.

Donnons aux citoyens les moyens d’en expérimenter de nouveaux.

Permettons aux salariés de choisir.

Permettons aux entrepreneurs de choisir.

Permettons aux territoires de choisir.

Et observons ce que les citoyens choisiront lorsqu’ils disposeront réellement de cette liberté.

Peut-être certaines entreprises associatives échoueront-elles. D’autres réussiront. Certaines entreprises privées seront plus efficaces. Dans d’autres secteurs, la coopération se révélera supérieure à la concurrence.

Ce n’est pas un problème.

C’est précisément cela, l’expérimentation démocratique.

Car une société démocratique ne devrait pas seulement permettre de choisir ceux qui nous gouvernent tous les cinq ans.

Elle devrait également nous permettre de choisir la manière dont nous travaillons, produisons, investissons et partageons la richesse que nous créons.

La présidentielle de 2027 pourrait alors porter une ambition beaucoup plus grande qu’une nouvelle alternance politique.

Elle pourrait ouvrir une période d’expérimentation économique et sociale.

Non pas en imposant une société nouvelle.

Mais en rendant enfin possible son émergence.

Une société capable de réconcilier ce que nous avons trop longtemps opposé : l’initiative individuelle et la force du collectif, la liberté et la solidarité, l’entrepreneur et le travailleur, le marché et l’intérêt général.

L’économie associative ne serait alors ni la fin du capitalisme, ni la collectivisation de l’économie.

Elle serait peut-être simplement le droit d’essayer autre chose.

Et si cette autre manière de produire se révèle plus juste, plus efficace, plus démocratique et plus résistante aux crises, ce ne sera pas à un gouvernement de décider qu’elle doit devenir le modèle dominant.

Ce seront les citoyens, par leurs choix, qui en décideront.

C’est peut-être cela, finalement, La France peut encore choisir.

Non pas choisir une fois pour toutes entre le libéral et le collectif.

Mais construire une société suffisamment libre pour permettre à chacun de choisir entre les deux — et suffisamment démocratique pour inventer, entre eux, quelque chose de nouveau.

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