Inventer n’est pas produire
Introduction
La France invente. Elle innove. Elle dépose des brevets. Elle forme des ingénieurs parmi les meilleurs au monde.
Et pourtant, trop souvent, elle ne produit plus.
Ce paradoxe n’est ni accidentel ni technique. Il est le résultat d’une confusion entretenue depuis des décennies : faire de l’innovation un substitut à la production, et non son prolongement. Cet épisode revient sur une idée centrale, trop rarement assumée dans le débat public : inventer sans produire est le produit d’un renoncement politique, directement issu du libéralisme économique.
1. L’illusion entretenue : « innover suffit »
Depuis les années 1980, un mantra s’est imposé :
La France doit innover pour rester compétitive.
Cette affirmation est vraie — mais profondément incomplète.
Car l’innovation n’est qu’un maillon d’une chaîne beaucoup plus longue :
- recherche fondamentale,
- développement,
- industrialisation,
- production de masse,
- standardisation,
- maîtrise des marchés.
👉 La valeur réelle se crée dans la durée, au moment où l’on produit, diffuse et impose des normes.
Or c’est précisément à ce stade que la France décroche.
2. Produire n’est pas neutre : c’est décider
Produire, ce n’est pas seulement fabriquer des objets.
C’est décider :
- où se situent les centres de pouvoir économique,
- qui maîtrise les savoir-faire,
- qui fixe les standards techniques,
- qui capte la valeur sur le long terme.
Un pays qui ne produit plus :
- dépend des chaînes d’approvisionnement,
- subit les normes étrangères,
- s’expose aux pénuries et aux sanctions,
- perd sa capacité de décision réelle.
👉 Inventer sans produire, c’est accepter de ne plus décider.
3. La désindustrialisation : un choix idéologique
Contrairement au récit dominant, la désindustrialisation française n’est ni inévitable ni naturelle.
Elle est la conséquence logique d’une doctrine : le libéralisme économique, devenu hégémonique à partir des années 1980.
Cette doctrine repose sur plusieurs postulats :
- le marché serait plus rationnel que la puissance publique,
- l’État serait inefficace par nature,
- produire là où c’est moins cher serait toujours optimal,
- la souveraineté industrielle serait dépassée,
- la mondialisation rendrait les nations interdépendantes… donc pacifiées.
Dans ce cadre idéologique, la production n’est plus un enjeu politique, mais une variable d’ajustement comptable.
👉 La désindustrialisation n’est alors plus un problème à résoudre, mais une conséquence assumée.
4. Quand l’idéologie remplace la stratégie
Progressivement, l’État cesse de penser en termes de :
- filières,
- autonomie,
- temps long,
- intérêt général.
Il se contente de :
- créer un “environnement favorable”,
- attirer des capitaux,
- arbitrer sans orienter.
Mais cette prétendue neutralité est une illusion.
Ne pas décider, c’est laisser les marchés financiers, les multinationales et les puissances étrangères décider à sa place.
👉 Le libéralisme économique n’abolit pas le pouvoir : il le déplace.
5. Sans production, l’innovation se dessèche
Une vérité est souvent oubliée :
L’innovation a besoin d’usines.
Sans sites de production :
- les prototypes restent des démonstrateurs,
- les ingénieurs se coupent du réel,
- les savoir-faire disparaissent,
- la recherche devient abstraite.
Les pays qui dominent aujourd’hui l’industrie mondiale ne sont pas nécessairement ceux qui innovent le plus au départ, mais ceux qui produisent, apprennent, améliorent et itèrent.
👉 Produire, c’est apprendre.
👉 Apprendre, c’est innover durablement.
6. Les contre-exemples français : quand la volonté existe
Chaque fois que la France a refusé le dogme libéral et assumé une stratégie industrielle, les résultats ont été au rendez-vous :
- le nucléaire civil,
- le TGV,
- le spatial,
- Airbus, construit face à Boeing contre toutes les « lois du marché ».
Ces réussites ont un point commun :
- vision de long terme,
- investissement public massif,
- protection stratégique,
- refus du court-termisme.
👉 Quand l’État assume son rôle, l’invention devient souveraineté.
Conclusion
Inventer n’est pas produire.
Produire n’est pas vendre.
Et vendre n’est pas décider.
La France n’a pas échoué technologiquement.
Elle a accepté, au nom du libéralisme économique, de renoncer à la production comme levier politique.
La bonne nouvelle est simple :
👉 ce qui a été abandonné par choix peut être reconstruit par décision.
La souveraineté industrielle n’est ni un mythe ni une nostalgie.
C’est une question de volonté collective.
Dans le prochain épisode, nous reviendrons sur un cas emblématique :
le Minitel, ou comment la France a eu vingt ans d’avance… et a choisi de ne pas en faire un avenir.














