Redistribution en France : ce que montrent les chiffres officiels… et ce qu’ils cachent
Introduction
La France est souvent présentée comme « le pays le plus redistributif du monde ».
Cette affirmation est répétée partout : rapports de l’INSEE, publications de l’OCDE, discours politiques, éditoriaux économiques.
Mais derrière cette réalité — indéniable — se cache une autre mécanique, beaucoup moins visible : une redistribution importante, massive même, en direction des détenteurs de capital, des grandes entreprises et des hauts patrimoines.
Cette seconde redistribution n’apparaît dans aucune statistique officielle et n’entre dans aucune catégorie comptable nommée “redistribution”.
Pourtant, elle pèse des dizaines de milliards d’euros.
Cet article expose les deux faces de la redistribution française :
✔️ la redistribution officielle, celle qui est mesurée, annoncée, affichée,
✔️ et la redistribution officieuse, celle qui existe mais n’est jamais comptée comme telle.
1. Comment la redistribution est définie en France
Dans les statistiques publiques, la redistribution correspond exclusivement à ce qui modifie directement le revenu des ménages :
✔️ Transferts monétaires
- RSA
- APL
- allocations familiales
- pensions de retraite
- indemnités chômage
- minima sociaux
- prime d’activité
✔️ Services publics “non marchands”
- santé
- éducation
- sécurité
- justice
- transports publics
- logement social
C’est ce que l’État classe comme dépense sociale.
Ces mécanismes représentent environ 1 000 à 1 100 milliards d’euros par an, et bénéficient de manière disproportionnée aux classes populaires et moyennes.
Ils permettent de réduire l’indice d’inégalité (Gini) de près de 40 %.
➡️ Cette redistribution est réelle et massive.
➡️ Elle est visible, comptée, revendiquée.
2. La redistribution “vers le bas” : qui en bénéficie vraiment ?
On distingue :
A. Les pauvres au sens statistique
→ 9,2 millions de personnes environ (14,5 % de la population).
B. Les bénéficiaires nets de la redistribution
Selon les économistes publics, 60 % de la population française reçoit plus en services publics et prestations qu’elle ne paie en impôts directs.
→ environ 40 millions de personnes.
C’est une redistribution large, structurante, assumée.
3. La redistribution officieuse : l’angle mort des comptes publics
Voici la partie ignorée par les statistiques :
Tout ce qui bénéficie au capital, aux actionnaires, aux grandes entreprises et aux patrimoines élevés n’est jamais compté comme redistribution.
Pourtant, les montants sont énormes.
✔️ Aides aux entreprises
- exonérations de cotisations patronales : ~70 Md€ / an
- CICE (désormais intégré) : ~20 Md€ / an
- subventions sectorielles : ~15 Md€ / an
- Crédit Impôt Recherche (CIR) : ~7 Md€ / an
Une part significative finit dans les profits → dividendes → actionnaires.
✔️ Avantages fiscaux sur le capital
- flat tax (PFU 30 %)
- niche Dutreil
- assurance-vie
- fiscalité des plus-values très avantageuse
- régime mère-fille (dividendes quasi non imposés dans les holdings)
- baisse de l’IS (33 % → 25 %)
✔️ Garanties publiques des pertes privées
- secours bancaires
- garanties de prêts
- soutien pendant les crises (Covid, énergie)
✔️ Marchés publics captés par les grandes entreprises
- armement
- BTP
- concessions autoroutières
- PPP (partenariats public-privé)
- privatisations et rentes régulées
➡️ Montants cumulés : 120 à 140 milliards d’euros par an de transferts publics pro-capital.
Mais aucune administration ne parle de “redistribution vers les riches”.
4. Qui bénéficie réellement de la redistribution “vers le haut” ?
Cela dépend du niveau de fortune :
Top 10 % des revenus
≈ 6,8 millions de personnes
→ bénéficiaires principaux des revenus du capital.
Top 1 % des revenus
≈ 680 000 personnes
→ captent la majorité des dividendes distribués en France.
Top 0,1 %
≈ 68 000 personnes
→ ultra-bénéficiaires des niches patrimoniales, holdings, optimisation capitalistique.
La redistribution vers le haut est beaucoup plus concentrée que celle vers le bas :
moins de 1 % de la population capte la majorité des avantages les plus lucratifs.
5. Pourquoi les aides aux riches ne sont-elles jamais comptées comme redistribution ?
Pour trois raisons :
1. Elles transitent par un intermédiaire : l’entreprise
L’État verse → l’entreprise reçoit → le capital en profite.
Comme ce n’est pas un transfert direct à un ménage, ce n’est pas classé comme “social”.
2. Elles sont présentées comme “vertueuses”
- “créatrices d’emploi”
- “indispensables à la compétitivité”
- “bénéfiques pour tous”
Cette rhétorique empêche de les catégoriser comme transferts.
3. Compter ces transferts révélerait une redistribution massive… vers les plus riches
Ce serait un choc politique.
6. Deux redistributions coexistent — mais une seule est visible
✔️ Redistribution officielle (vers le bas)
- prestations
- services publics
- impôts progressifs
→ 40 millions de bénéficiaires
→ ~1 100 milliards d’euros
✔️ Redistribution officieuse (vers le haut)
- aides aux entreprises
- niches fiscales
- avantages patrimoniaux
- baisses d’impôts sur le capital
→ 0,1 à 10 % de la population
→ 120 à 140 milliards d’euros
L’une est assumée, revendiquée, célébrée.
L’autre est masquée, diluée, renommée — mais tout aussi réelle.
Conclusion : la France redistribue beaucoup… mais dans les deux sens
Oui, la France redistribue massivement vers les classes populaires et moyennes.
C’est vrai, mesuré, documenté.
Mais la France redistribue aussi vers les plus riches — à travers des mécanismes fiscaux, économiques et budgétaires qui ne sont jamais qualifiés comme tels.
Officiellement, la redistribution corrige les inégalités.
Officieusement, une autre redistribution contribue à les maintenir.
Le débat public n’est complet que si on regarde les deux circuits, pas seulement celui qui est visible.














