Acheter le droit de tuer : les élites occidentales et les “safaris humains” de Sarajevo

Les “safaris humains” de Sarajevo : l’Italie ouvre une enquête sur une des accusations les plus troublantes de la guerre de Bosnie**

Introduction

Plus de trente ans après le siège de Sarajevo, certaines zones d’ombre continuent de ressurgir, révélant la brutalité extrême d’un conflit qui a marqué durablement l’Europe. Début 2025, la justice italienne a ouvert une enquête retentissante : plusieurs sources dénoncent l’existence de “safaris humains”, organisés pendant la guerre de Bosnie, où des étrangers — dont des Italiens — auraient payé pour tirer sur des civils depuis les positions de tireurs d’élite serbo-bosniaques.
Ces accusations, relayées par des journalistes d’investigation, d’anciens agents du renseignement et le documentaire Sarajevo Safari, ont relancé un débat sensible : jusqu’où certains individus ont-ils profité du chaos pour transformer une guerre en terrain de chasse ? Et pourquoi ces révélations ne surgissent-elles qu’aujourd’hui ?

L’enquête, bien qu’encore ouverte et non confirmée judiciairement, interroge la responsabilité morale et pénale d’acteurs extérieurs au conflit. Elle s’inscrit dans un contexte où les crimes commis pendant le siège de Sarajevo – le plus long de l’Europe contemporaine – continuent d’être décryptés pour rendre justice aux victimes et comprendre les mécanismes de barbarie qui ont pu émerger.


Article

Un siège marqué par les snipers et la terreur quotidienne

De 1992 à 1996, Sarajevo a vécu sous un déluge de tirs, de bombardements et de snipers. Plus de 10 000 civils ont été tués, dont 1 600 enfants. Les positions serbo-bosniaques encerclaient la ville et dominaient les artères principales, transformées en véritables couloirs de mort.
L’existence de snipers ciblant des civils — femmes, enfants, passants — ne fait aucun débat historique. Le siège de Sarajevo est devenu l’un des symboles les plus frappants de la violence contre les populations.

L’accusation choc : des “touristes du sniper” étrangers

Ce qui ressurgit aujourd’hui, c’est une dimension encore plus dérangeante du conflit. Selon une plainte déposée en Italie, et des documents transmis au parquet de Milan, certains individus étrangers auraient payé pour se rendre sur les positions de tireurs d’élite afin de participer à de véritables “chasses humaines”.

Le journaliste italien Ezio Gavazzeni, à l’origine de la plainte, évoque des témoignages d’ex-militaires bosniens et de membres des services de renseignement. Ceux-ci affirment que des étrangers — parmi lesquels des Italiens — auraient versé entre 80 000 et 100 000 euros pour être emmenés près des lignes serbes, équipés d’armes et guidés vers des cibles civiles.

Un ancien responsable du renseignement bosniaque affirme même que des services italiens auraient été informés dès 1993 de vols en provenance de Trieste vers Belgrade, transportant certains de ces “touristes”.
Le documentaire Sarajevo Safari (2022) avait déjà exposé ces allégations, provoquant des réactions indignées dans les Balkans.

Une enquête judiciaire encore fragile mais nécessaire

L’ouverture d’une enquête par le parquet de Milan marque un tournant : pour la première fois, la justice d’un État européen s’empare officiellement de ces accusations.
Cependant, la prudence reste de mise :

  • aucun suspect n’a été publiquement mis en examen à ce jour ;
  • plusieurs aspects logistiques manquent encore de preuves documentaires ;
  • certains témoins contestent l’ampleur ou la réalité des faits.

Mais l’enquête a déjà le mérite de poser noir sur blanc des questions longtemps restées taboues :
Comment des individus ont-ils pu accéder à des zones de guerre ? Qui les a escortés ? Qui a profité de cet argent ? Et combien de victimes civiles ont été touchées par ces “jeux de guerre payants” ?

Un enjeu moral pour l’Europe

Ces révélations soulèvent aussi un débat plus large sur la responsabilité de certains Européens dans les crimes commis hors de leurs frontières.
Elles rappellent que, loin d’être un conflit lointain ou abstrait, la guerre de Bosnie a attiré des acteurs extérieurs aux motivations troubles, souvent dissimulées dans les zones grises des années 1990 : mercenariat, trafic d’armes, réseaux mafieux, et parfois voyeurisme morbide.

Pour les habitants de Sarajevo, l’idée que des étrangers aient pu venir “s’amuser” de leur souffrance ajoute une couche supplémentaire d’horreur à un épisode déjà traumatique.


Conclusion

L’affaire des “safaris humains” de Sarajevo n’en est qu’à ses débuts judiciaires, mais elle met en lumière un pan méconnu de la guerre de Bosnie : non seulement la cruauté méthodique des snipers, mais aussi l’exploitation de la guerre comme spectacle pour quelques individus.
Si ces accusations sont confirmées, elles constitueront l’un des crimes les plus cyniques commis en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.
En ouvrant cette enquête, l’Italie ne cherche pas seulement des coupables : elle tente de lever une partie du brouillard qui entoure encore les années 1990, et de rendre justice à des victimes trop longtemps oubliées.

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