La dette publique expliquée simplement : une histoire de famille

Quand on parle de dette publique, on entend rapidement des mots comme « marchés financiers », « obligations », « taux directeurs », « Banque centrale européenne » ou « charge de la dette ».

Et généralement, à ce moment-là, une bonne partie des citoyens décroche.

Pourtant, pour comprendre le principe général, nul besoin d’être économiste.

Imaginons simplement une famille.

Une drôle de famille

Dans une grande maison vivent un père et plusieurs de ses enfants.

Les enfants travaillent et gagnent leur vie. Chacun possède son budget et décide de ses dépenses.

Mais certaines choses doivent être organisées en commun.

Il faut entretenir la maison, réparer le toit, remplacer une fenêtre cassée, entretenir les installations communes.

Les enfants versent donc régulièrement une partie de leur argent au père afin qu’il puisse s’occuper de ces dépenses collectives.

Notre comparaison est évidemment imparfaite, mais elle va nous permettre de comprendre le principe général du système européen.

Les enfants représentent les États.

Le père représente, dans notre histoire très simplifiée, l’institution monétaire commune : la Banque centrale européenne et, plus largement, l’Eurosystème.

Un enfant a besoin de 100 euros

Un jour, l’un des enfants doit effectuer une dépense importante.

Il possède des revenus, mais ils ne suffisent pas cette année pour payer toutes ses dépenses.

Il lui manque 100 euros.

Il pourrait évidemment réduire ses dépenses ou augmenter ses revenus.

Mais il peut également décider d’emprunter les 100 euros et de les rembourser plus tard.

La solution qui paraît la plus simple serait d’aller voir le père :

— Peux-tu me prêter 100 euros ? Je te les rembourserai progressivement.

Mais le père répond :

— Non. Les règles de la maison me l’interdisent.

C’est effectivement l’une des règles fondamentales de la zone euro.

La Banque centrale européenne et les banques centrales nationales ne peuvent pas financer directement les États en leur accordant un crédit ou en achetant directement leur dette au moment où elle est émise.

L’enfant doit donc chercher l’argent ailleurs.

Faisons entrer un ami

Notre enfant va voir un ami extérieur à la famille.

— J’ai besoin de 100 euros. Peux-tu me les prêter ?

L’ami accepte.

Mais en contrepartie, il demande à être rémunéré.

L’enfant signe donc une reconnaissance de dette : il s’engage à rembourser les 100 euros et à verser des intérêts.

Dans le monde réel, c’est ce que fait un État lorsqu’il émet une obligation.

Il dit en substance aux investisseurs :

« Prêtez-moi de l’argent aujourd’hui. Je m’engage à vous le rembourser à telle date et à vous verser la rémunération prévue. »

Notre ami représente donc très schématiquement les marchés financiers : banques, compagnies d’assurance, fonds d’investissement et autres investisseurs.

La réalité est évidemment beaucoup plus complexe.

Mais le principe essentiel est là :

les États de la zone euro ne peuvent pas se financer directement auprès de leur banque centrale et doivent donc passer par les marchés pour leurs emprunts.

Le père peut pourtant racheter la dette

Voilà maintenant quelque chose de plus surprenant.

Le père n’avait pas le droit de prêter directement les 100 euros à son enfant.

L’enfant les a donc empruntés à l’ami.

Mais quelque temps plus tard, le père peut, sous certaines conditions, racheter à l’ami la reconnaissance de dette de l’enfant.

C’est ce que peut faire l’Eurosystème.

Il ne peut pas acheter directement les obligations d’un État au moment de leur émission.

En revanche, dans le cadre de ses programmes de politique monétaire, il peut acheter sur le marché secondaire des obligations publiques qui ont déjà été achetées par des investisseurs.

La dette existe toujours.

Elle a simplement changé de propriétaire.

Et qui touche alors les intérêts ?

Supposons que notre enfant ait promis de verser des intérêts au propriétaire de sa reconnaissance de dette.

Au départ, l’ami les reçoit.

Mais lorsque le père rachète la reconnaissance de dette, c’est désormais lui qui reçoit les paiements prévus.

C’est également ce qui se produit lorsqu’une banque centrale de l’Eurosystème détient une obligation publique.

L’État continue de payer les intérêts prévus par l’obligation.

Seulement, ils ne vont plus à l’investisseur privé qui possédait auparavant le titre.

Ils vont à la banque centrale qui le détient.

Et une partie des résultats des banques centrales peut, selon leurs résultats, leurs provisions et les règles applicables, revenir ensuite au secteur public.

Ce n’est donc pas exactement la même chose économiquement que de verser des intérêts à un investisseur privé.

Mais retenons surtout quelque chose de très simple.

Le père n’avait pas le droit de financer directement l’enfant, mais il peut finalement se retrouver propriétaire de sa dette.

Et cela mérite au moins qu’on s’interroge sur les règles que nous avons choisies.

Revenons maintenant à notre maison

Jusqu’ici, les petites réparations pouvaient attendre.

Mais un jour, un ingénieur examine la maison.

Son diagnostic est inquiétant.

Le toit doit être entièrement refait.

L’isolation est mauvaise.

Le chauffage doit être remplacé.

Certaines canalisations ne supporteront pas les prochaines années.

Et surtout, plus la famille attendra, plus les travaux coûteront cher.

Notre maison vient de rencontrer son changement climatique.

À l’échelle européenne, nous savons que les prochaines décennies nécessiteront des investissements gigantesques : rénovation énergétique des bâtiments, production et réseaux d’énergie, transports, adaptation aux sécheresses, aux inondations ou aux fortes chaleurs, transformation de certaines industries.

Il faudra trouver l’argent.

Alors, pourquoi ne pas poser une autre question ?

Imaginons que les règles de notre famille soient modifiées.

Pour les dépenses ordinaires, rien ne change.

Les enfants continuent de gérer leurs budgets et, lorsqu’ils veulent emprunter, ils se financent normalement.

Mais une exception est créée pour les travaux indispensables à l’avenir de la maison.

Le père pourrait désormais prêter directement de l’argent aux enfants, exclusivement pour ces investissements.

Imaginons qu’il prête 100 euros sur cinquante ans à 0 % d’intérêt.

L’enfant rembourse 2 euros par an.

Au bout de cinquante ans, les 100 euros ont été intégralement remboursés.

Le capital n’a pas été effacé magiquement.

Il a été amorti progressivement dans le temps.

Mais pendant ces cinquante années, aucun intérêt n’est venu augmenter le coût du projet.

Et surtout, la génération qui bénéficiera encore de l’investissement dans trente ou quarante ans participera elle aussi à son financement.

Est-ce possible aujourd’hui ?

Non.

Les règles européennes actuelles interdisent ce financement monétaire direct des États.

Et cette interdiction n’a pas été inventée sans raison.

Elle vise notamment à empêcher les gouvernements d’utiliser leur banque centrale comme une source illimitée d’argent.

Car si chaque gouvernement pouvait demander autant d’argent qu’il le souhaite à la banque centrale pour financer n’importe quelle dépense, le risque serait évident : création monétaire excessive, inflation, mauvaise utilisation de l’argent et perte d’indépendance de la banque centrale.

La question n’est donc pas :

« Pourquoi ne pas imprimer autant d’argent que nous voulons ? »

Ce serait beaucoup trop simple.

La véritable question pourrait être :

« Pourrions-nous créer un mécanisme exceptionnel, limité, contrôlé et démocratiquement défini permettant à la Banque centrale européenne de financer directement certains investissements indispensables à très long terme ? »

Par exemple ceux nécessaires à la transition climatique.

Avec des montants plafonnés.

Des projets précisément définis.

Un contrôle européen.

Des remboursements extrêmement longs.

Et éventuellement un taux d’intérêt nul.

Cela nécessiterait de changer les règles européennes.

Mais les règles économiques ne sont pas des lois de la nature.

Nous les avons créées.

Nous pouvons donc démocratiquement discuter de leur pertinence et, si nous le décidons collectivement, les modifier.

La dette est aussi un choix politique

C’est probablement la chose essentielle à retenir.

Lorsqu’on nous dit :

« Il n’y a plus d’argent. »

La phrase est incomplète.

La véritable question est toujours :

Quel argent ? Créé comment ? Emprunté auprès de qui ? À quelles conditions ? Pour financer quoi ?

Une dette contractée pour payer une dépense qui disparaîtra demain n’est pas nécessairement comparable à une dette contractée pour construire une infrastructure qui servira pendant cinquante ans.

Et emprunter 100 milliards à plusieurs pourcents pendant des décennies n’a évidemment pas le même coût qu’emprunter ces mêmes 100 milliards à très long terme et à taux nul auprès d’une institution publique.

Cela ne signifie pas que l’argent devient gratuit.

Il faudra toujours des travailleurs, des ingénieurs, des entreprises, de l’acier, du béton, des machines et de l’énergie pour réaliser les investissements.

La monnaie ne crée pas magiquement ces ressources.

Mais la manière dont nous organisons leur financement détermine qui paiera, combien et pendant combien de temps.

Voilà pourquoi le débat sur la dette ne devrait pas être réservé aux économistes.

Car derrière les milliards, les taux et les obligations se cache finalement une question beaucoup plus simple :

devons-nous adapter les investissements nécessaires à notre avenir aux règles monétaires que nous avons créées hier, ou pouvons-nous adapter certaines de ces règles aux investissements dont nous aurons besoin demain ?

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