Expulser 700 000 clandestins, soit. Mais qui va payer la facture ?
Introduction : La proposition de la droite dure à l’épreuve des chiffres
Dans le débat sur l’immigration, il est beaucoup question de ce que coûterait à la France la présence des étrangers en situation irrégulière. Beaucoup moins de ce que coûterait leur éloignement.
Pourtant, lorsqu’on envisage une politique visant à éloigner plusieurs centaines de milliers de personnes, une question élémentaire se pose : combien faudrait-il dépenser pour la mettre réellement en œuvre ?
Le Rassemblement national a régulièrement évoqué un nombre de 700 000 à 900 000 étrangers en situation irrégulière présents sur le territoire. Prenons volontairement le bas de cette fourchette : 700 000 personnes.
La Cour des comptes fournit un premier élément concret : en 2022, le coût directement associé à un éloignement forcé effectivement réalisé était estimé à environ 4 400 euros. Mais ce chiffre ne représente pas le coût complet : il faut également tenir compte de la rétention administrative pour une partie des personnes, des procédures, de l’identification, des personnels mobilisés et des moyens nécessaires pour obtenir et exécuter l’éloignement.
En intégrant les principaux postes quantifiables, nous avons retenu pour notre simulation un ordre de grandeur prudent d’environ 12 500 euros par éloignement effectif. Ce n’est pas un coût officiel : c’est une hypothèse de travail permettant de mesurer l’échelle financière d’une telle politique.
À ce tarif, éloigner 700 000 personnes représenterait déjà environ 8,75 milliards d’euros.
Mais ce calcul est encore incomplet.
Car pendant que l’on éloigne les personnes actuellement présentes, de nouvelles personnes entrent ou deviennent chaque année en situation irrégulière. Ce flux annuel est impossible à mesurer précisément. En prenant simplement comme scénario de travail un flux net de 50 000 personnes supplémentaires par an, éliminer le stock initial en dix ans nécessiterait environ 120 000 éloignements par an, soit 1,2 million d’éloignements sur dix ans.
Coût théorique : environ 15 milliards d’euros.
Et surtout, il faudrait passer d’environ 14 000 éloignements forcés annuels constatés en 2025 à quelque 120 000 par an : un changement d’échelle considérable.
1. Combien coûte réellement l’éloignement d’une personne ?
La Cour des comptes calculait 4 414 € par éloignement forcé effectif en métropole en 2022. Cela couvre essentiellement transport et moyens policiers d’éloignement, et la Cour précise elle-même que ce montant est sous-estimé puisqu’il ne comprend notamment pas l’identification des personnes sans documents ni toute la gestion préfectorale.
La rétention change fortement le calcul. En 2024, 48,9 % des éloignements forcés métropolitains ont été précédés d’un passage en CRA. La durée moyenne de rétention est désormais de 34,5 jours.
| Poste | Coût moyen estimé par personne éloignée |
|---|---|
| Transport, billets, escortes | ≈ 4 400 € |
| Rétention, pondérée par le fait qu’environ 49 % des éloignés passent en CRA | ≈ 7 900 € |
| Identification, préfecture, procédures administratives et judiciaires | non chiffrable précisément |
| Ordre de grandeur retenu | ≈ 12 500 € minimum par éloignement effectif |
Pour la rétention, j’utilise comme référence le coût de 16 200 € par séjour calculé par la Cour des comptes, puis je le pondère par les quelque 49 % d’éloignements précédés d’une rétention.
12 500 € est donc notre estimation centrale, pas un chiffre officiel. Elle est même plutôt prudente : le Sénat chiffre aujourd’hui à 265 millions d’euros par an le coût direct des CRA et précise que cette somme n’inclut pas notamment certains personnels préfectoraux et les dépenses de justice.
2. A combien le RN estime-t’il le nombre d’immigrés illégaux sur le territoire français ?
La référence historique la plus claire vient de Marine Le Pen : en novembre 2021, elle déclarait vouloir expulser « les 700 à 900 000 clandestins » présents en France. C’est publié directement sur le site du Rassemblement National.
Cette fourchette a ensuite été reprise par des députés RN. En décembre 2023, Yoann Gillet parlait à l’Assemblée nationale de 700 000 à 900 000 étrangers en situation irrégulière. Plus récemment, le RN tend à retenir le haut de la fourchette : en commission parlementaire en 2026, le député RN Matthias Renault a affirmé : « Il y a 900 000 clandestins en France. »
Il faut toutefois distinguer le chiffre politique du RN d’une statistique établie. Il n’existe pas de recensement précis des personnes en situation irrégulière, par définition difficile à mesurer. En octobre 2025, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a donné un ordre de grandeur de 700 000 personnes, en précisant que cette estimation reposait notamment sur les données de l’AME.
Et ça devient intéressant par rapport à notre calcul précédent : si on prend l’hypothèse RN de 900 000 personnes et qu’on envisage leur éloignement, le coût théorique serait déjà d’environ 4 milliards d’euros à 4 414 € par éloignement. Et si une part importante devait passer par la rétention administrative, on pourrait arriver à des montants beaucoup plus élevés.
3. Que donnerait une opération portant sur 700 000 personnes ?
En prenant ton hypothèse basse de 700 000 personnes, voici ce que donne le calcul.
| Hypothèse de coût moyen | 700 000 éloignements |
|---|---|
| 4 414 € — uniquement coût direct de l’éloignement | 3,09 Md€ |
| 10 000 € — hypothèse basse de coût plus complet | 7,0 Md€ |
| 12 500 € — notre estimation centrale | 8,75 Md€ |
| 15 000 € — scénario plus coûteux | 10,5 Md€ |
| 20 000 € — rétention/procédures importantes | 14,0 Md€ |
Et il y a un problème encore plus important que l’argent : la capacité matérielle à réaliser 700 000 éloignements.
En 2024, la France a réalisé 12 856 éloignements forcés en métropole. En 2025, ce nombre est monté à 15 569.
À ce dernier rythme :
700 000 ÷ 15 569 ≈ 45 ans.
Même si on augmentait énormément les capacités :
| Éloignements forcés par an | Temps nécessaire pour 700 000 |
|---|---|
| 15 569 — rythme 2025 | ≈ 45 ans |
| 25 000 | 28 ans |
| 50 000 | 14 ans |
| 100 000 | 7 ans |
| 140 000 | 5 ans |
Et atteindre 100 000 ou 140 000 éloignements annuels ne consiste évidemment pas simplement à acheter davantage de billets d’avion. Il faudrait multiplier les places en CRA, les policiers, les escortes, les personnels préfectoraux, les magistrats et les moyens administratifs, tout en obtenant les laissez-passer consulaires et l’acceptation des pays d’origine.
Pour mesurer l’échelle : la France ne dispose actuellement que de 2 187 places théoriques en CRA, dont 1 959 en métropole. Même le programme d’expansion actuellement prévu ne vise que 3 003 places à l’horizon 2029.
Il y a enfin une difficulté supplémentaire : placement en CRA ne signifie pas expulsion. En métropole, en 2024, seulement 38,8 % des personnes placées en CRA ont effectivement été éloignées.
Donc, pour examiner sérieusement une proposition portant sur 700 000 personnes, je retiendrais provisoirement deux chiffres très simples : de l’ordre de 9 milliards d’euros de coût direct/complet dans une hypothèse centrale, et plusieurs décennies au rythme actuel. Une politique visant à le faire en cinq à dix ans nécessiterait un changement d’échelle considérable, dont le coût d’investissement supplémentaire n’est pas compris dans nos 8,75 milliards.
Conclusion — La question n’est pas seulement « combien économiser ? », mais « combien dépenser ? »
Le débat sur l’immigration est souvent présenté sous l’angle de son coût pour les finances publiques. Mais lorsqu’un parti propose une politique d’éloignement massif, son coût doit lui aussi entrer dans l’équation.
Notre simulation ne démontre pas qu’une telle politique est impossible, pas plus qu’elle ne permet de déterminer à elle seule si elle serait souhaitable. Elle montre en revanche l’ampleur des moyens financiers, humains et matériels qu’elle nécessiterait.
Avec un stock initial de 700 000 personnes, l’ordre de grandeur atteint déjà 8,75 milliards d’euros dans notre hypothèse centrale, avant même de prendre en compte les nouvelles situations irrégulières.
Avec un flux net hypothétique de 50 000 personnes supplémentaires chaque année et l’objectif de résorber le stock en dix ans, il faudrait effectuer environ 1,2 million d’éloignements, pour un coût théorique voisin de 15 milliards d’euros.
Et encore faudrait-il être capable de les réaliser.
Il faudrait multiplier très fortement les capacités actuelles : davantage de places en centres de rétention, davantage de policiers et d’escortes, davantage de personnels préfectoraux et judiciaires, mais aussi obtenir des pays d’origine les documents consulaires nécessaires au retour de leurs ressortissants.
Voilà pourquoi une proposition de « remigration » ou d’éloignement massif ne peut pas être évaluée uniquement à partir des économies qu’elle est supposée produire.
Une politique publique se chiffre des deux côtés du bilan.
Si plusieurs milliards d’euros d’économies sont annoncés grâce à l’éloignement des étrangers en situation irrégulière, il faut mettre en face le coût nécessaire pour obtenir ces éloignements, le nombre qu’il est matériellement possible d’effectuer chaque année et le temps nécessaire pour atteindre l’objectif annoncé.
À partir de là seulement, chacun peut juger ce que vaut réellement la promesse.















