Zelensky : partir pour sauver des vies et prendre Trump au piège de ses propres exigences ?
La Pilule Rouge — Tribune — 15 octobre 2026
Il arrive qu’un dirigeant serve son pays en tenant bon. Il peut aussi le servir en acceptant de partir. Alors que Donald Trump réclame un changement de président en Ukraine et que Washington menace de suspendre son partage de renseignements, une question mérite d’être posée : une démission de Volodymyr Zelensky pourrait-elle protéger des vies ukrainiennes tout en plaçant le président américain devant ses responsabilités ?
L’hypothèse est brutale. Elle ne constitue ni une solution miracle ni une reconnaissance du droit de Washington à choisir le pouvoir ukrainien. Mais elle mérite mieux qu’un rejet de principe : préparé et assorti de contreparties, un retrait pourrait transformer une pression subie en initiative diplomatique.
Le renseignement comme moyen de pression
Selon les déclarations de Zelensky à NPR, l’administration américaine a averti les responsables militaires ukrainiens qu’elle pourrait interrompre le partage de renseignements si Kyiv poursuivait ses frappes contre les raffineries russes. Trump affirme, de son côté, que les échanges de renseignements continuent. Il faut donc distinguer la menace rapportée d’une interruption générale, qui n’est pas établie.
Mais la menace suffit à poser un problème politique majeur. Le renseignement contribue notamment à prévenir les attaques russes. Conditionner cette coopération à des concessions militaires revient à peser sur les décisions ukrainiennes en mettant dans la balance un dispositif de protection du pays. Le mot « chantage » exprime ici un jugement politique sur cette méthode.
Retirer à Trump son prétexte personnel
Trump a publiquement souhaité que l’Ukraine change de président. Imaginons que Zelensky lui retire cet argument.
Le message pourrait être celui-ci : vous affirmiez que ma présence empêchait d’avancer ; je me retire pour donner toutes ses chances à une issue qui protège mon peuple. Désormais, qu’obtenez-vous de Moscou ? Quelles garanties apportez-vous à l’Ukraine ?
Cette formulation est hypothétique. Mais elle montre l’intérêt de la manœuvre : déplacer le débat de la personnalité de Zelensky vers les exigences concrètes des États-Unis et les actes de la Russie.
Trump pourrait revendiquer une victoire politique. Kyiv pourrait chercher à convertir cette satisfaction en engagements américains. Et si la pression continuait à l’identique, l’explication par la seule mésentente entre les deux hommes deviendrait beaucoup moins convaincante.
Une succession prévue, une continuité possible
Une démission ne laisserait pas automatiquement l’Ukraine sans direction. La Constitution prévoit que le président annonce personnellement son retrait devant le Parlement. Le président de celui-ci assume alors les fonctions présidentielles jusqu’à l’entrée en fonction d’un nouveau président élu.
Aujourd’hui, ce serait Rouslan Stefantchouk, juriste et allié politique de Zelensky. Ses positions publiques défendent la souveraineté ukrainienne, l’intégrité territoriale et l’ancrage européen et atlantique du pays. Son arrivée laisserait donc attendre une continuité, sans permettre de prédire toutes ses décisions.
La transition aurait toutefois une difficulté majeure : la loi martiale interdit les élections présidentielles, alors que la Constitution prévoit normalement un scrutin anticipé dans les quatre-vingt-dix jours. L’intérim pourrait donc durer. Cette question institutionnelle devrait être pleinement assumée.
Le sacrifice d’un homme, à condition de protéger un peuple
Pour Zelensky, un tel choix pourrait avoir une portée morale considérable. Quitter volontairement le pouvoir pour préserver une coopération indispensable et sauver des vies serait un geste susceptible d’être porté à son crédit.
Encore faudrait-il que les bénéfices soient réels. Une intention généreuse ne garantit pas un résultat. Un départ sans contrepartie pourrait fragiliser Kyiv, encourager de nouvelles exigences et faire croire qu’une menace extérieure suffit à obtenir le remplacement d’un président.
Le retrait devrait donc être l’aboutissement d’une négociation : engagements publics sur la continuité du renseignement, clarification du soutien militaire, exigences de réciprocité envers la Russie et préparation de la succession. Aucun engagement ne serait infaillible, mais une promesse vérifiable vaudrait mieux qu’un espoir.
Et cette décision devrait rester ukrainienne. La souveraineté que Kyiv défend contre Moscou doit aussi s’appliquer dans ses relations avec Washington.
Conclusion : le pouvoir n’est pas une fin en soi
La démission de Zelensky ne ferait disparaître ni les objectifs russes ni la dépendance ukrainienne envers les États-Unis. Elle pourrait néanmoins ouvrir une fenêtre diplomatique : répondre à la critique personnelle, offrir à Trump un succès symbolique et lui demander, en échange, des actes.
Tout dépendrait de ce que l’Ukraine obtiendrait avant ce départ.
Zelensky pourrait alors apparaître comme un homme ayant accepté de sacrifier sa fonction pour protéger son peuple. Et Trump devrait répondre à une question devenue plus difficile à esquiver : une fois Zelensky parti, que ferait-il, lui, pour protéger les Ukrainiens et obtenir de la Russie les concessions nécessaires à la paix ?
« Zelensky pourrait perdre sa présidence et gagner sa place dans l’Histoire. À condition que son départ sauve des vies, et pas seulement la face de Trump. »
Morpheus — La Pilule Rouge
Sources et repères
- NPR, entretien avec Zelensky, repris par OPB, 14 octobre 2026 : menace sur le renseignement et déclarations de Trump sur un changement de président.
- Reuters, 13 octobre 2026 : Trump affirme que le partage de renseignements continue.
- Constitution ukrainienne, chapitre V : articles 103, 109 et 112.
- Parlement ukrainien, positions de Stefantchouk, 20 février 2026.
- Parlement ukrainien, article 19 relatif à la loi martiale : interdiction des élections pendant la loi martiale.















