Nationaliser TotalEnergies : pourquoi continuer à payer la crise pendant que les actionnaires encaissent ?
À chaque passage à la pompe, des millions de Français voient leur pouvoir d’achat partir en fumée. Pour certains, la voiture est un choix. Pour beaucoup d’autres, notamment dans les territoires ruraux, elle est une obligation : il faut rouler pour aller travailler, conduire les enfants, faire les courses ou consulter un médecin. Quand le carburant flambe, ce ne sont donc pas seulement les déplacements qui coûtent plus cher. C’est toute l’économie qui ralentit et toutes les factures qui finissent par augmenter.
Pendant ce temps, les géants pétroliers continuent d’engranger des milliards. Nous devrions accepter cette situation comme une fatalité, puis demander à l’État de réparer les dégâts avec l’argent des contribuables. Mais pourquoi la collectivité devrait-elle éternellement payer les crises pendant que les actionnaires en récoltent les bénéfices ?
Il existe une autre solution : reprendre le contrôle de TotalEnergies.
Le prix du carburant n’obéit pas au seul coût d’extraction
Le prix payé à la pompe ne correspond pas simplement au coût nécessaire pour extraire, transporter et raffiner un baril de pétrole. Il dépend aussi du cours mondial du brut, des tensions géopolitiques, des anticipations de pénurie, de la spéculation sur les marchés, du taux de change entre l’euro et le dollar, des capacités de raffinage, des marges de distribution et, bien entendu, des taxes.
La spéculation ne crée pas à elle seule toutes les hausses, mais elle peut fortement les amplifier. Dès qu’une guerre, une menace de rupture d’approvisionnement ou une décision des pays producteurs fait craindre une pénurie, les cours s’envolent parfois bien avant que le pétrole manque réellement. Les consommateurs paient alors immédiatement une crise qui, elle, produit des profits exceptionnels tout au long de la chaîne pétrolière.
Pour les ménages les plus aisés, quelques dizaines d’euros supplémentaires par mois restent absorbables. Pour un salarié au SMIC qui habite à trente kilomètres de son travail, pour une aide à domicile ou pour un artisan, cette hausse peut devenir insupportable.
Elle agit comme un impôt particulièrement injuste : plus on est dépendant de sa voiture, plus on est frappé.
Première solution : baisser les taxes
La réponse la plus fréquemment avancée consiste à réduire les taxes sur le carburant. Elle est simple, visible et immédiatement compréhensible. Mais elle pose une question essentielle : qui paie la différence ?
Ce que l’automobiliste économise à la pompe, l’État le perd en recettes. Or ces recettes financent les services publics, les collectivités et les politiques sociales. Dans un pays déjà confronté à un déficit important, une baisse générale des taxes revient soit à creuser encore la dette, soit à réaliser des économies ailleurs, soit à prélever ultérieurement d’autres impôts.
Le cadeau fait à la pompe est donc finalement payé par les contribuables eux-mêmes.
De plus, une baisse indifférenciée bénéficie aussi bien à celui qui doit parcourir quarante kilomètres pour travailler qu’à celui qui peut parfaitement supporter le prix actuel. Elle dépense beaucoup d’argent public sans cibler suffisamment ceux qui en ont réellement besoin.
Deuxième solution : bloquer les prix
On peut aussi décider de plafonner le prix du carburant. Cette solution a un avantage évident : elle ne réduit pas automatiquement les recettes fiscales de l’État. Elle oblige les producteurs, les raffineurs et les distributeurs à réduire leurs marges, surtout lorsque celles-ci explosent avec la crise.
Mais un blocage général ne peut fonctionner durablement que si le prix imposé reste compatible avec le coût d’approvisionnement. Si l’État fixe un prix inférieur au coût réel, quelqu’un devra compenser la différence. Sinon, certains distributeurs réduiront leurs ventes ou quitteront le marché.
TotalEnergies a déjà démontré qu’un plafonnement volontaire était possible dans son propre réseau. Mais une décision laissée au bon vouloir d’une entreprise privée reste fragile. Le groupe peut maintenir le plafond, le modifier ou le supprimer selon ses intérêts.
Et lorsque l’idée de taxer davantage ses bénéfices est avancée, la menace tombe : si vous nous taxez, nous pourrons retirer notre geste commercial.
Voilà où nous en sommes : la politique énergétique du pays dépend en partie d’un arrangement révocable décidé dans le conseil d’administration d’une multinationale.
Une entreprise française devenue indépendante de la France
TotalEnergies est encore perçue comme un champion français. Pourtant, elle n’appartient pas à la France. Elle appartient à ses actionnaires, dont une part importante se trouve à l’étranger, et sa direction a pour mission première de défendre leurs intérêts.
Il ne s’agit pas d’accuser ses dirigeants de trahir le pays : ils appliquent tout simplement la logique d’une entreprise privée cotée en Bourse.
Mais l’énergie n’est pas une marchandise comme une autre. Elle conditionne les transports, l’industrie, l’agriculture, le chauffage, la souveraineté nationale et désormais la réussite de la transition écologique.
Peut-on raisonnablement abandonner un secteur aussi stratégique aux seuls arbitrages du marché et aux exigences de rentabilité financière ?
Nationaliser pour retrouver le pouvoir de décider
La nationalisation de TotalEnergies — intégrale ou, plus vraisemblablement, par une prise de contrôle public majoritaire — ne ferait pas disparaître le marché mondial du pétrole. La France continuerait d’importer une grande partie du brut qu’elle consomme et resterait exposée aux variations internationales.
Il serait mensonger de promettre, par la seule nationalisation, une essence durablement bon marché quelles que soient les circonstances.
Mais la puissance publique retrouverait le pouvoir d’arbitrer entre quatre usages de la richesse produite : les marges, les dividendes, les investissements et le prix payé par les consommateurs.
Un TotalEnergies sous contrôle public pourrait limiter ses marges en France lors des périodes de crise, stabiliser durablement les prix dans son réseau et contraindre indirectement ses concurrents à s’aligner. Il pourrait conserver des activités rentables à l’étranger, mais leurs bénéfices ne seraient plus distribués prioritairement à des actionnaires privés. Ils pourraient alimenter les finances publiques, soutenir les ménages les plus exposés et financer la transformation énergétique du pays.
L’État pourrait également réorienter les investissements vers les énergies renouvelables, les transports collectifs, le stockage de l’électricité, l’hydrogène lorsque son usage est pertinent, la rénovation énergétique et les carburants réellement indispensables à certaines activités.
L’entreprise cesserait progressivement d’être un simple géant pétrolier pour devenir un grand service public de l’énergie.
Une nationalisation ne serait pas une dépense à fonds perdu
L’objection du coût est légitime. Acquérir la totalité de TotalEnergies représenterait une somme considérable. C’est pourquoi la prise de contrôle de 51 % du capital, éventuellement construite progressivement, paraît plus réaliste qu’un rachat immédiat de toutes les actions.
Cependant, comparer cette opération à une dépense publique ordinaire serait trompeur. L’État n’achèterait pas du vent : il acquerrait des actions, des infrastructures, des capacités industrielles, des réserves, des réseaux commerciaux et une part des bénéfices futurs. Il transformerait de l’argent ou de la dette en patrimoine productif.
Bien entendu, les dividendes ne tomberaient pas miraculeusement dans les caisses de l’État. Une partie devrait rester dans l’entreprise afin d’investir et de préparer l’après-pétrole.
Mais cette répartition ferait enfin l’objet d’un choix politique et démocratique. Aujourd’hui, ce choix appartient principalement aux dirigeants et aux actionnaires.
Préparer la prochaine crise au lieu de la subir
La crise actuelle ne sera probablement pas la dernière. Les tensions géopolitiques, l’épuisement progressif des ressources faciles d’accès, les décisions des pays producteurs et les bouleversements climatiques rendront l’énergie de plus en plus stratégique.
Continuer à improviser des chèques, des ristournes fiscales et des accords temporaires à chaque flambée des prix n’est pas une politique. C’est une gestion permanente de l’urgence, payée par la collectivité sans jamais lui donner davantage de pouvoir.
La nationalisation ne réglerait pas tout. Elle ne supprimerait ni le coût du pétrole importé ni la nécessité de réduire notre dépendance aux hydrocarbures.
Mais elle fournirait à la France un outil industriel et financier majeur pour amortir les crises, protéger les plus fragiles et organiser la transition.
Conclusion — Reprendre TotalEnergies pour préparer l’après-pétrole
La question est finalement très simple : lorsqu’une entreprise contrôle une part essentielle de notre approvisionnement énergétique, réalise des milliards de bénéfices grâce aux crises et peut exercer un chantage entre plafonnement des prix et taxation de ses profits, qui doit avoir le dernier mot ?
Ses actionnaires ou la nation ?
Nationaliser TotalEnergies, ce n’est pas promettre l’essence gratuite. Ce n’est pas davantage choisir le pétrole pour l’éternité. C’est refuser que les Français paient deux fois : une première fois à la pompe et une seconde fois par leurs impôts lorsque l’État tente de réparer les dégâts.
C’est reprendre collectivement le pouvoir de décider du prix, des marges, des investissements et de l’utilisation des bénéfices.
C’est transformer une rente privée en levier public.
C’est protéger aujourd’hui ceux qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture, tout en préparant une société qui, demain, sera moins dépendante du pétrole.
Nationaliser TotalEnergies, ce n’est donc pas revenir au passé. C’est se donner enfin les moyens de choisir l’avenir.















