Cnews Milles Collines ?
En 1993, au Rwanda, on pouvait allumer Radio Mille Collines pour écouter de la musique et, entre deux chansons, entendre les animateurs présenter les Tutsis comme une menace. Quelques mois plus tard, pendant le génocide, la même station désignait des personnes par leur nom et relayait des appels à les tuer. Entre ces deux moments, la radio avait contribué à changer la manière dont des gens regardaient ceux avec qui ils vivaient. Un voisin, un collègue, une famille connue depuis des années pouvaient désormais être traités comme des ennemis.
C’est là que se pose la question de la responsabilité des médias. En choisissant qui a la parole, quels faits méritent l’attention et quels mots servent à les raconter, une rédaction influence ce que chacun comprend d’un événement et ce qu’il croit que les autres en pensent. À force d’entendre une accusation répétée sans contradiction, on peut finir par la croire communément admise, même si personne autour de soi ne l’a jamais formulée. Le cas de Radio Mille Collines montre jusqu’où ce pouvoir peut aller quand des responsables politiques et des milices sont prêts à traduire ces paroles en actes.
Radio Mille Collines, de son nom complet Radio-Télévision libre des Mille Collines (RTLM), était une station privée rwandaise qui a commencé à émettre en juillet 1993. Des figures du courant extrémiste hutu, proches du pouvoir, l’ont lancée en pleine guerre civile. En moins d’un an, cette radio au ton populaire est devenue un instrument du génocide des Tutsis.
Une radio qu’on écoutait aussi pour se distraire
La RTLM proposait de la musique populaire, des plaisanteries, des interviews et des interventions d’auditeurs. Ses animateurs parlaient sur un ton familier, loin du style officiel de Radio Rwanda. Dans ces mêmes émissions, ils présentaient les civils tutsis comme les complices du Front patriotique rwandais (FPR), qui combattait le gouvernement. En assimilant toute une population à l’ennemi militaire, la radio faisait passer la persécution de voisins et de familles pour une forme de défense collective.
Quand la radio se met à désigner des cibles
Le 6 avril 1994, l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana est abattu. Des barrages sont installés à Kigali et les massacres commencent dans les heures qui suivent. Le lendemain, la RTLM accuse le FPR et des soldats de l’ONU d’être responsables de l’attentat et lance des appels à la violence. D’avril à juillet, des centaines de milliers de personnes sont assassinées, principalement des Tutsis. Des Hutus opposés aux massacres ou à leurs organisateurs sont également tués.
À l’antenne, les animateurs emploient des termes déshumanisants comme « cafards » et des euphémismes comme « aller travailler » pour appeler à tuer. Ils citent aussi des personnes par leur nom et donnent des indications qui peuvent aider les tueurs à les retrouver. Pour les personnes menacées, écouter la station pouvait devenir un moyen de savoir si elles avaient été désignées et s’il fallait fuir.
Ce que la justice a établi
Dans le « procès des médias », le Tribunal pénal international pour le Rwanda a confirmé en appel, en 2007, que certaines émissions diffusées après le 6 avril avaient directement et publiquement incité au génocide et contribué à de nombreux assassinats. Ferdinand Nahimana, cofondateur de la station, a été condamné à 30 ans de prison, notamment pour avoir manqué à son devoir d’empêcher et de sanctionner les émissions criminelles de ses subordonnés. unictr.irmct.org
L’ampleur de l’effet de la radio reste discutée. Le politiste Scott Straus insiste sur le rôle des autorités, des milices et des mobilisations locales pour comprendre quand la radio a pesé sur les actes. L’économiste David Yanagizawa-Drott estime, en comparant des villages selon la réception du signal, qu’environ 10 % de la participation aux violences serait attribuable aux émissions. Ce chiffre porte sur la participation des auteurs aux violences. Dans les faits documentés par le tribunal, la radio a pu rendre un ordre meurtrier public, désigner des cibles et relayer des consignes à des gens déjà mobilisés sur le terrain.
Au Rwanda, des responsables politiques, des militaires et des miliciens ont organisé et exécuté les massacres. La RTLM a joué un rôle propre dans ces événements. Elle a entretenu la peur, désigné des cibles et donné à des consignes meurtrières la publicité d’une émission que chacun pouvait entendre. Le tribunal a établi que certaines de ces émissions constituaient une incitation directe et publique au génocide.
La responsabilité éditoriale s’exerce bien en amont de ce seuil pénal. Elle se joue chaque fois qu’une rédaction décide de vérifier une accusation avant de la reprendre, de donner la parole aux personnes mises en cause ou de distinguer les actes d’un individu de l’identité qu’il partage avec d’autres. Ces décisions ont des effets jusque dans les rapports les plus ordinaires, au travail, dans la rue, entre voisins. À force de dire à ses auditeurs de qui ils doivent avoir peur, un média peut changer la façon dont ils se regardent le lendemain.















