J’accuse !

J’accuse ceux qui nous expliquent aujourd’hui que le drame de Lyhana n’est pas une question de moyens.

J’accuse ceux qui brandissent les milliards supplémentaires accordés à la Justice comme une preuve que tout aurait été fait.

J’accuse ceux qui confondent budget et protection.

Car ce n’est pas parce qu’un ministère reçoit davantage d’argent qu’un enfant est davantage protégé.

Ce n’est pas parce qu’une ligne budgétaire augmente qu’un signalement est traité à temps.

Ce n’est pas parce qu’un ministre se félicite de ses chiffres qu’une vie est sauvée.

Deux affaires, un même pays

Au même moment, dans la même République, deux réalités coexistent.

D’un côté, une enfant que les institutions avaient pour mission de protéger.

Des signalements.

Des alertes.

Des professionnels débordés.

Des services saturés.

Et au bout du chemin, un drame.

De l’autre, une affaire politique jugée suffisamment prioritaire pour mobiliser rapidement enquêteurs, magistrats, réquisitions techniques et moyens d’investigation.

Je n’accuse pas les enquêteurs.

Je n’accuse pas les magistrats.

Ils appliquent les missions qui leur sont confiées.

J’accuse ceux qui décident quelles missions deviennent prioritaires.

J’accuse les choix

J’accuse une conception de l’État qui trouve toujours les moyens lorsqu’il s’agit de surveiller, poursuivre ou réprimer, mais qui découvre soudainement la pénurie lorsqu’il faut prévenir, accompagner ou protéger.

J’accuse une logique politique qui mesure son efficacité au nombre d’enquêtes ouvertes plutôt qu’au nombre de drames évités.

J’accuse une société qui s’émeut davantage d’une déclaration controversée que d’un signalement resté sans réponse.

J’accuse une République qui sait parfois compter les mots plus vite qu’elle ne protège les enfants.

La vérité dérangeante

La vérité est peut-être plus simple qu’on ne veut l’admettre.

L’État n’est pas impuissant.

L’État n’est pas paralysé.

L’État n’est pas incapable d’agir.

Lorsqu’il décide qu’un sujet est prioritaire, il agit.

Rapidement.

Efficacement.

Avec détermination.

Le problème n’est donc pas seulement celui des moyens.

Le problème est celui des priorités.

Car un budget est un choix.

Un recrutement est un choix.

Une instruction ministérielle est un choix.

Une mobilisation exceptionnelle est un choix.

Et chaque choix révèle ce qu’un pouvoir considère comme urgent.

J’accuse notre résignation

J’accuse enfin notre propre résignation collective.

Car après chaque drame, nous acceptons les mêmes explications.

Les mêmes promesses.

Les mêmes déclarations.

Les mêmes regrets.

Puis nous passons au sujet suivant.

Jusqu’au prochain drame.

Jusqu’au prochain enfant que l’on n’aura pas protégé.

Jusqu’à la prochaine famille à qui l’on expliquera que les services étaient débordés.

Conclusion

Je n’accuse pas les femmes et les hommes qui servent la justice, la protection de l’enfance ou les services sociaux.

J’accuse les priorités qui leur sont imposées.

J’accuse un système politique qui prétend manquer de moyens là où il manque parfois surtout de volonté.

Et je pose une question simple :

Si l’État est capable de mobiliser rapidement ses ressources lorsqu’il considère une affaire comme prioritaire, pourquoi tant d’enfants, tant de victimes et tant de familles continuent-ils d’entendre que l’on ne pouvait pas faire davantage ?

Car au fond, la question n’est pas :

« Avions-nous les moyens ? »

La question est :

« Qu’avons-nous choisi de faire de ces moyens ? »

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